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Mozaikrim

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Marché hebdomadaire de M'Berra : Un carrefour des marchandises et des langues

Marché hebdomadaire de M'Berra : Un carrefour des marchandises et des langues

Moulaye Ely Ould Zeïn, derrière son frère Ahmed
Moulaye Ely Ould Zeïn, derrière son frère Ahmed

Chaque vendredi, entre l'ancien camp de M'Berra, créé après la seconde révolte touarègue de 1996, et l'actuel camp né de la crise malienne de 2012, s'ouvre un des plus grands marchés de la région. S'y rejoignent vendeurs et acheteurs, maliens et mauritaniens du camp de réfugiés; certains viennent même du Mali voisin. Ils y échangent marchandises, services, et surtout leurs patrimoines culturels. La majorité des acteurs de ce marché sont largement polyglottes. Rencontres.

Moulaye Ely Ould Zeïn, érudit maure respecté de la famille Chérif Haïdara de Farimagha dont il est originaire, côté malien, propose chaque semaine ses plaques solaires pour recharger de petits appareils électrique, tels les torches ou téléphones portables. Il a développé ce petit commerce depuis son admission, il y a 3 mois, au camp de M'berra à moins de 2 kilomètres du marché.

"J'ai 6 enfants, et l'aide du camp ne suffit pas à pourvoir aux besoins de ma famille. Cette activité me permet de combler un peu le manque" explique-t-il dans un pulaar limpide.

Amusé devant ma mine déconfite, il continue : "Au nord-malien, dans la plupart des régions, quoi qu'on en dise, les communautés se côtoient, et chacune maîtrise la langue, et dans une certaine mesure, connaît parfaitement les subtilités de la culture de son voisin".

"Un tel échange séculaire était présent en Mauritanie également, mais vos politiques ont réussi à diviser les communautés qui vivaient auparavant dans la tolérance; au Mali les crises nord-maliennes n'ont jamais affecté cette singularité" développe le marabout.

Khalifa Ould Mohamed Lemine et son fils

Khalifa Ould Mohamed Lemine et son fils

Khalifa Ould Mohamed Lemine, assis avec son fils à moins de 10 mètres de l'érudit, opine totalement en son sens. D'abord un peu frustré d'être dérangé dans sa conversation passionnée avec une commerçante voisine bambara, en Bambara, il est encouragé par Moulaye Ely Ould Zeïn à réagir : "Comme vous voyez, je vends divers produits alimentaires, essentiellement des sucreries et biscuits pour les enfants. J'ai 9 enfants, et vous comprenez facilement que l'aide humanitaire ne peut pas me permettre de m'occuper pleinement de ma famille. Ce marché me permet dans une certaine mesure de compléter nos besoins" dit en hassanya, le patriarche originaire de Taoudenni, avant de congédier rapidement en Songhaï un petit garçon qui commençait à déranger l'ordre de sa marchandise étalée.

L'échange culturel qu'il y a dans ce marché n'est pas un mystère pour lui : "Nous venons tous du nord du Mali, où les communautés vivent ensemble; la preuve? La plupart d'entre nous, nord-maliens parlons au moins deux langues des communautés cohabitantes" continue-t-il. "Ce n'est un complexe pour personne. Au contraire, c'est toujours enrichissant d'apprendre une langue, car au-delà de la communication, cela apaise les tensions qu'il peut y avoir, par moments dans la cohabitation. Et Allah sait que des tensions nous en avons eues et en aurons encore!" précise Khalifa.

Tata Maïga entourée de ses enfants.

Tata Maïga entourée de ses enfants.

Un peu plus loin, Tata Maïga, de la ville malienne de Léré, elle aussi réfugiée avec ses six enfants à M'Berra, vend beignets, gâteaux et quelques mangues. "Je gagne en moyenne 1500 ouguiyas à chaque marché hebdomadaire" murmure-t-elle timidement en Bambara, avant de répondre en Tamaschek à une pique de sa voisine touarègue, vendant des ustensiles de cuisine. "Tout n'est pas toujours parfait entre Songhaïs, Peuls, Arabes, Bambaras. Mais c'est comme dans une famille : on se dispute, parfois très violemment, mais on se réconcilie. Et le partage des langues surtout facilite la réconciliation quand elle arrive immanquablement" dit sagement la femme quarantenaire.

Baba Ahmed et son étalage de pagnes et boubous

Baba Ahmed et son étalage de pagnes et boubous

Baba Ahmed est lui mauritanien, originaire de Bassiknou, à 18 kilomètres du marché. Il propose des moustiquaires imprégnés, des pagnes, des boubous, et même des chaussures. "J'ai ma boutique à Bassiknou; ce marché me permet d'arrondir ma marge. Je gagne entre 40 et 50.000 ouguiyas chaque vendredi à ce marché" affirme le père d'un enfant. "Ce marché est un microcosme de ce que pourrait, de ce que devrait être la Mauritanie : des communautés qui arrivent à communiquer entre elles, des communautés se reconnaissant donc. On en est loin : Moi je parle Bambara, hassanaya et un peu Tamaschek, qui sont des langues que l'on retrouve surtout au Mali, et que je parle parce que j'en ai besoin dans mon commerce. Mais je ne parle pas peul, wolof ou soninké, qui sont les communautés avec lesquelles je vis quand je voyage dans mon pays; et je sais que beaucoup de mes compatriotes du sud mauritanien ne parle pas ou peu hassanya" souligne-t-il longuement. Après un long moment de silence et de réflexion il reprend :

"La chance des maliens, et des nord-maliens en particulier, réside dans le fait que quelque soit la gravité de la crise que leurs sociétés traversent, leurs communautés s'asseoient à un moment, et se parlent. C'est la seule façon de régler durablement un problème; en Mauritanie, les communautés ne se parlent plus depuis 25 ans. Les évènements sont passés par là, des idéologies racistes aussi. Mais rien ne se règlera tant qu'on ne s'asseoira pas, et qu'on ne posera pas sans hypocrisie les problèmes à régler, et qu'on les règle définitivement. Et autour de la table, qu'importe qu'on parle en hassanya, en pulaar, en soninké, en français, en arabe, en bambara ou en wolof. Toutes ces langues se valent et aucun mauritanien ne devrait se sentir supérieur ou défavorisé culturellement par rapport à sa langue, dans son propre pays" conclut Baba Ahmed.

MLK