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Mozaikrim

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ANAM : Au royaume des aveugles, les aveugles aussi sont rois

ANAM : Au royaume des aveugles, les aveugles aussi sont rois

Quelques-unes des femmes formées au tissage. Crédit : MLK
Quelques-unes des femmes formées au tissage. Crédit : MLK

Dans nos sociétés à la césure de la modernité et de la tradition, les personnes handicapées n'ont pas la considération, ni morale, ni sociale, qu'elles méritent. Dans ce torrent d'ignorance, des associations œuvrent à changer le regard d'indifférence que la société leur porte. L'association nationale des aveugles de Mauritanie (ANAM), œuvre en ce sens. Rencontre.

C'est dans un des quartiers les plus vivants, et fréquentés de la capitale, à El Mina, que siège l'ANAM, à moins de 100 mètres de la CAPEC du 6ème. Créée en 1998, l'association compte 300 membres aujourd'hui, dont 40% de femmes. Certaines d'entre elles sont présentes en cette matinée pour une des dernières réunions de conclusion d'un projet d'apprentissage du métier de tissage vestimentaires, débuté il y a six mois.

«Le 30 septembre prochain, nous organisons une cérémonie de clôture de ce projet qui a bénéficié à 12 femmes non-voyantes de l'association. Il s'agit de les rendre indépendantes et productives. Le projet a été entièrement financé par Total.» explique Wouro Bâ, malvoyante, vice-présidente du comité des jeunes de l'association, et réceptionniste à Total-Distribution en Mauritanie. «On connaît tous dans notre entourage des personnes handicapées qui sont perçues exclusivement comme des fardeaux par leurs familles et la société. C'est une opportunité pour elles de sortir du giron de ces a priori» expliquait la jeune femme il y a quelques mois lors du lancement du projet.

Dans cette perspective, divers partenaires ont répondu à leur appel à l'aide financière, pour les accompagner dans cette quête d'émancipation. «L'essentiel du financement de nos projets et de nos frais de fonctionnement provient de diverses origines, notamment le FLM, Total, Worldvision, l'ambassade de Chine, l'état mauritanien, la fondation du Qatar, sans être exhaustif» souligne le président de l'association, Mohamed Salem Ould Bouh, qui est également secrétaire général de la fédération mauritanienne des personnes handicapées.

Aïssata Alioune Diakhité (g) travaillant un ourlet avec ses apprenties. Crédit : MLK
Aïssata Alioune Diakhité (g) travaillant un ourlet avec ses apprenties. Crédit : MLK

La voie vers l'émancipation

Dans la grande pièce lumineuse à l'entrée du siège, une demi-douzaine des femmes formées au tissage durant ces derniers mois, préparent une réunion en vue de la cérémonie qui clôture dans quelque jours leur formation. La formatrice de ce projet, Aïssata Alioune Diakhité, elle-même malvoyante, est au cœur de cet atelier.

«Je suis née voyante. Ma vue a commencé à disparaitre à ma pré-adolescence. Je ne me suis pas murée dans un certain fatalisme; j'ai commencé à laver, colorer et vendre des tissus pour me prouver, et prouver à mes proches que je ne serai pas un fardeau pour eux. Aujourd'hui en tant0. que formatrice j'espère apporter cette expérience et cette volonté à celles que je formerai" expliquait Aissata Alioune Diakhité, formatrice, lors de la remise du chèque de financement dans les locaux de Total-Mauritanie il y a 6 mois.

Une demi-année plus tard, son rapport de la formation est plus qu'optimiste : «Les apprenties ont vite appris les différentes formes de tissage, et ce sans accidents, ni retards ! » s'enthousiasme la femme.

De gauche à droite : Mariem Mint Brahim, Aminata Diallo et Khadjetou Mint Abdallah. Crédit : MLK
De gauche à droite : Mariem Mint Brahim, Aminata Diallo et Khadjetou Mint Abdallah. Crédit : MLK

S'organiser en coopérative

A côté d'elle, Aïssata Oumar Sow, non-voyante également, dit non sans humour : «Je ne savais même pas tenir une aiguille ! Maintenant je crois que la meilleure chose à faire pour nous toutes, serait de nous associer en coopérative, pour unir nos efforts, et continuer sur cette lancée de l'émancipation».

A trois mètres, Khadjetou Mint Abdallah, continuant à tisser sous la direction d'Aïssata Diakhité acquiesce : «Continuer ensemble serait le mieux en effet. Cette formation a été une aubaine pour ne plus se sentir inutile. Aujourd'hui, avec une place où travailler, du matériel, notre union pourrait nous apporter beaucoup, par rapport à une certaine indépendance que l'on recherche toutes».

Mariem Mint Brahim, gloussant près de Khadjetou, voit plus loin encore, anticipant déjà la création de la coopérative : «Cette formation sera toujours un plus pour nous. Maintenant j'aimerais bien apprendre l'informatique adaptée. Il y a plus de chances que nous travaillions toutes ensemble, que chacune séparément. Si cela arrivait, il faudrait aussi que nous soyons totalement indépendantes dans la gestion de nos affaires. En ce sens, il serait bien que quelques-unes d'entre nous au moins, apprennent cette informatique adaptée» affirme assurée la femme.

Ablaye Sy, le formateur. Crédit : MLK
Ablaye Sy, le formateur. Crédit : MLK

L'indépendance par la lecture et l'informatique

Le formateur à la lecture en braille et à l'informatique adaptée, est le permanent du siège depuis 2002, Ablaye Sy. Ancien de la SNIM où il travaillait comme électro-mécanicien, il a vu ses capacités oculaires diminuer progressivement jusqu'à disparaître complètement. «J'ai eu un problème oculaire mal diagnostiqué. J'ai arrêté à la SNIM en 1992, mais ma vue a cessé 12 ans plus tard» raconte-t-il.

«Je forme essentiellement à la lecture en braille, ainsi qu'à l'informatique adaptée aux malvoyants, avec le logiciel pour déficients visuels JAWS. Nous formons ainsi à peu près une trentaine d'aveugles annuellement. La formation à la lecture en braille se fait en neuf mois pour d'anciens voyants déjà alphabétisés, et pour les analphabètes, un cycle de 9 mois annuellement, durant 3 ans» précise Ablaye Sy.

A court et moyen terme, Ablaye estime que l'association manque «cruellement» d'une bibliothèque sonore et d'une imprimante en braille, pour «passer un nouveau cap dans l'apprentissage professionnel, donc l'indépendance et la considération sociale des personnes aveugles» conclut-il.