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Mozaikrim

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Nouvelle : Youssouf Taplé au pays du million de poètes

Nouvelle : Youssouf Taplé au pays du million de poètes

Nouvelle : Youssouf Taplé au pays du million de poètes

Les pérégrinations d'un naïf au pays du million de poètes. Sa douce collision avec la rugosité d'une perle nichée entre la mer et le désert, encore non-polie.

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Je débarquai de l’avion en cette moite soirée de juillet, humant l’air à pleins poumons, écarquillant les yeux à chaudes larmes, et souriant de mes trente-deux dents.

Je posais enfin les pieds sur la terre boursouflée du pays du «million de poètes» ! Que de perspectives, que de savoirs, que de saveurs, que d’échanges fructueux s’ouvraient à moi!

Mais il fallait d’abord passer les formalités douanières. L’arrivée au poste de police me confirma tout le bien que je pensais de prime abord de ce pays: Un policier m’accueillit, à l’embonpoint bien bouddhiste (il ne pouvait être que bien), en sandales (voilà qui dénotait une basse considération des biens matériels de ce bas monde), débraillé (basse considération vous disais-je), et taciturne (on avait sûrement dû le déranger dans de profondes réflexions mystico-métaphysiques pour qu’il vienne s’acquitter de son devoir professionnel).

- Vous êtes en Mauritanie pour quelle raison ? demanda le policier philosophe, stoïque et laconique.

- En quête poétique, lui répondis-je, le visage illuminé en terre poétique et prophétique.

- Vous êtes un homme de lettres ? s’enquit le philosophe.

- Ho non jeune homme!

- Bienvenue en Mauritanie, conclut le jeune maure, visiblement irrité, en tamponnant le passeport.

Dès la sortie de l’aéroport, on sentait le parfum poétique qui encensait l’atmosphère de la capitale. Ces gens devaient très certainement être plongés perpétuellement dans la mystique de la césure et de l’alexandrin ou toute autre forme de métrique.

Il n’y avait qu’à voir leur conduite au volant: pagaille (spontanéité), arrogance (en réalité une quête d’inspiration) et ignorance (en fait béatitude pour l’œil averti) cernaient les routes et les carrefours. Avant mon arrivée à l’auberge, Je comptabilisais au moins déjà une bonne centaine de poètes à l’œil torve!

Le 101ème fut certainement l’aubergiste qui m’accueillit avec un verre de thé, breuvage inspirant des Ô hauts esprits de ce pays, comme l’hydromel était certainement aussi celui des dieux nordiques.

- Bienvenue à Nouakchott cher monsieur Taplé !

- Merci, opinai-je timidement, débitant le moins de mots possible, craignant de maladroitement prononcer des phrases mal assemblées, à la morne rythmique, et offenser le 101ème poète.

Je pris tout de même le temps de quelques secondes pour tenter de cerner la majesté enfouie de l’aubergiste. Voilà bien un homme pondéré aux traits émaciés, à la mince bouche pincée, et à l’ample «tchaya», qui contient la droiture d’un inspiré des cieux…

Il me conduisit dans sa chambre spartiate, mais propre.

Enfin seul, je pouvais apprécier ce premier tourbillon de sensations qui m’assaillait. Moi Youssouf Taplé, fils de Yacoub Taplé et Yasmina Taplé, j’étais en Mauritanie ! Mais je devais éviter d’être dans une trop grande contemplation. Je devais maintenant affuter mon œil d’observateur et démêler les poètes vrais, des imposteurs. C’est-à-dire ? Il y a trois millions d’habitants, et «seulement» un million de poètes, il s’agit de ne pas se faire rouler par un troubadour de la capitale ou de Nouadhibou ! Pour cela, première mission demain : passer au ministère de la culture, où bouillonne certainement l’énergie artistique et créatrice du monde, distribuée parcimonieusement.

Le lendemain, je décidai de me pointer au ministère de la culture que le 101ème poète-aubergiste m’indiqua. Que dis-je ?! Le temple de la poésie et de la connaissance. Je m’étais préparé à la tempête de métaphores qui m’attendait certainement à chaque détour d’une conversation !

Déjà, le silence d’une crypte régnait dans des couloirs à demi-abandonnés du temple. Une atmosphère prompte à la réflexion et à une introspection poussée.

Déambulant, m’enivrant de l’odeur décrépie des couloirs, je bousculai une femme de petite taille, qu’on me présenta comme la ministre de la culture.

- Tkayess ! Ouweiliil !* Laa-t-elle, avec une voix stridente, me repoussant, avant de s’engager dans un autre couloir déserté, à sa suite ses zélotes attendant sûrement une fulgurance de la pensée.

Je n’ai pas compris ce qu’elle m’a dit, mais au ton et au regard, je compris tout de même que la figure de style devait être hyperbolique, et relativement imagé (c’était la prêtresse de la poésie). Et en m’en tenant à son visage reptilien, à ses lunettes trop grandes, qui voilaient de trop petits yeux, peut-être habitués à trop scruter les sens cachés derrière les vers des grands maîtres de la métaphore mauritanienne, j’en arrivai à la conclusion qu’elle avait dû évoquer ma maladresse, et mon manque de poésie dans ma démarche, que je reconnais bien trop lourde !

Cette hypothèse était étayée par son visage : Un hymne à l’arythmie ! (Une preuve en soi de la grandeur poétique de cette femme qui défie les lois de la rythmique poétique ! elle tient probablement sa place à cet aspect marginal… à creuser).

En sortant du temple désert, une scène à un carrefour capta mon attention : une voiture tamponne un piéton, qui s’en tire avec plus de peur que de mal. "L’assurance paiera !" lance avec désinvolture le chauffard poétique, devant un parterre de badauds. Les dégâts constatés, il remonte dans une voiture allemande rutilante, et laisse le piéton se relever à grande peine.

Apparemment, notai-je, même l’assurance se règle par un procédé empreint de poésie dont je n’ai pas encore saisi la portée, même si je suis quasiment certain que le chauffard lui, ne faisait pas partie du million de poètes.

Je murmurai cette idée, quand un badaud voisin qui assistait à la scène aussi, m’expliqua que l’assurance en Mauritanie n’existait pas vraiment.

- La moitié des automobilistes de la ville ont sous leur siège des gourdins, efficaces eux, pour régler les contentieux contingents. Ils mesurent 45cm à peu près, pèsent moins de 2kg. Ils sont en vente à 150 ouguiyas au cœur du marché SOCIM. Cet outil donne l’assurance de régler vos problèmes devant un chauffard hargneux dénué de bon sens et de compassion, m’apprit-il.

Direction le marché indiqué donc, pour m’en procurer un avant de continuer ma quête.

Le marché SOCIM. Un vaste imbroglio de légumineuses, paré de lumineux illuminés. J'eus du mal à trouver le vendeur de gourdins indiqué. Cet instrument me semblait dorénavant nécessaire pour continuer dans ma quête poétique.

J'aperçus le colosse qu'on m'indiquât au cœur du marché. Un certain Makhou; un cyclope à deux yeux. J'imaginais aisément la fureur (douloureuse pour les os et les muscles vers lesquels celle-ci pouvait se diriger) d'un tel être que l'on couperait dans son élan poétique!

- Assalamalekoum, entonnai-je presque, m'approchant de lui.

Un grognement me répondit. Makhou leva à peine la tête en ma direction.

- Deubouss! M'enhardis-je, mimant la forme de la masse recherchée, et présentant deux billets fripés de 200 ouguiyas.

Des lors un sourire apparut sur les traits de ce gardien de Circé des temps modernes enveloppé dans un boubou rapiécé et bleui, à moitié noirci aussi, j'imagine à force de colères poétiques.

Il me remit l'instrument qui me servirait dorénavant de viatique dans ma quête ultime. L'émotion m’étreignit au moment où je serrais le gourdin dans mes poings... Un tel instrument de pure destruction, dans un tel pays de pure dévotion (poétique)! Je me demandais à partir de cet instant comment un homme tel qu'Omar Kayyam, ou encore un Hafez, et peut-être même un Césaire, avaient pu uniquement forger des vers, sans tenter d'apercevoir l'autre versant de leurs aventures poétiques et quasi prophétiques!

C'est-à-dire la perspective haletante, entre deux déclamations de poèmes durement forgés, de déformer quelques visages au passage.

C'était sûrement ce graal atteint par mon cyclope du marché des fruits et légumes que peu devaient comprendre, et qui se manifestait par des grognements intempestifs. Quel formidable trait-d ‘union entre le monde des muses et celui indistinct des brutes! La parabole était d'une simplicité lumineuse.

Je quittais Makhou l'émotion tremblante dans mes mains engourdies tenant le gourdin anti-gredins. Un cyclope sage était au cœur de Nouakchott, et il passait inaperçu! L'effacement : le signe ultime de la sagesse.

Mon père m'avait fortement recommandé de visiter deux amis mauritaniens de fac : un certain Samba Ba et un autre du nom d'Ahmed Ould Boivil. Le premier était devenu un haut fonctionnaire de l'état, et le second n'était autre que l'actuel ministre de l'intérieur. Je cherchai dans mon calepin les contacts écrits par mon père, et décidai de commencer par monsieur Ba.

L'appel fut bref, mais m'en dit beaucoup sur la personne. Je m'étais à peine présenté comme le fils de Yacoub Taplé, qu’il ne me laissait pas finir.

- Seydi Taplé ! Quelle agréable surprise ! Comment va ton père ? il faut absolument que tu passes déjeuner à la maison aujourd’hui même !

J’eus à peine le temps de placer un «oui» timide, et de noter le plan de la maison qu’il m’indiqua. J’avais le tournis, assailli par ma première rencontre avec un poète-deux-vers-par-seconde. Une espèce très rare, et qui se caractérisait (selon la légende) par un accès ininterrompu au flot universel de l’inspiration et de la parole ! En bref, une pipelette (poétique), diraient les imbéciles heureux.

Je me présentai à son domicile un peu après 13h. Une grande et somptueuse bâtisse aux murs ocres dans le quartier riche, dit de Las Palmas (où je n’ai pas vu une feuille tremblante de palmier).

Une fillette d’une dizaine d’années m’ouvrit, me toisa de bas en haut, comme si elle-même à son âge sentait vaguement le déficit poétique qui devait surement émaner de mes yeux globuleux et de mes jambes trop arquées.

- Bonzour, zozota-t-elle finalement.
- Bonjour jeune fille, lui répondis-je de ma voix la plus sympathique possible, qui ne lui arracha pas un rayon de chaleur en ma direction.
Ton père m’attend. Je m’appelle Youssouf Taplé, continuai-je en fixant cette petite que je vis un instant comme Mami Wata perdue dans le désert, et trépignant d’impatience de retourner dans les flots tumultueux d’un lointain marigot.

- Entrez, il est dans zon zalon, au fond du couloir, m’indiqua-t-elle de son petit majeur.

Je trouvais Samba Ba, affalé dans un grand canapé, vêtu d’un boubou d’un blanc immaculé, et massant doucement un ventre rebondi, certainement par des décennies d’intenses réflexions poétiques (certains se tenaient la tempe, d’autres se massaient le ventre).

Il se releva avec une agilité et une rapidité que je ne lui soupçonnais pas au premier abord.

- Youssouf Taplé ! Ton père m’avait fait part de ta venue au monde. Bienvenue chez toi. Assieds-toi mon fils, me dit-il tout sourire en m’indiquant la place qu’il venait de quitter.
- Merci tonton Samba.

(Je vous épargne les dix minutes d’interminables et liturgiques salutations, où nouvelles furent prises de nos familles respectives, dans leur entières configurations généalogiques, et où présentations furent faites des membres résidant sous son toit)

- Assez parlé, mangeons maintenant, nous reprendrons cette conversation après le déjeuner, intima-t-il en s’asseyant près du grand bol de riz au poisson, plein de légumes appétissants, qu’on venait de poser.

J’opinai gravement de la tête, et m’asseyais à sa suite près du bol. Nous fûmes rejoints, pendant que nous nous lavions les mains, par sa dernière, qui n’était autre que Mami Wata, qui m’avait ouvert la porte. J’appris plus tard qu’elle mangeait toujours avec son père. Elle seule avait ce privilège.

Nous attaquâmes enfin le plat de «thiep boudiene», chacun attelé à préparer méticuleusement et cérémonieusement ses bouchées, lorsque arrivé quasiment à l’entame d’une seconde période qui s’annonçait houleuse, je remarquai le regard fixe de Mami Wata, sur mes mouvements de main.

Je compris la raison d’un tel regard en constatant l’immense morceau de poisson capitaine que je tenais dans mes gros doigts, habitués à saisir pleinement ce que lui offrait la vie.

J’allais mettre ma douzième bouchée en fournée, lorsqu’elle s’écria :

- Père, regarde cette immense bouchée qu’il tient !
- Tais-toi petite effrontée ! lui intima son père. Qui te dit qu’il en reprendra une autre !? questionna-t-il en me regardant avec inquiétude, de biais.

Je reposai timidement la douzième bouchée, et la divisa en deux parts égales, que j’enfournais l’une après l’autre. Mami Wata me scrutait d’un œil noir que je ne pouvais soupçonner chez une enfant de son âge ! La fée des fleuves s’éloignait de mon imaginaire, et je percevais à présent une Gorgone à la place.

Le déjeuner expédié, Samba Bâ m’interrogea sur les raisons de ma présence en Mauritanie. Je les lui expliquai ; ce qui arracha un sourire, qui venant de lui, semblait s’arracher des affres de son estomac plein, à ses lèvres pleines.

- Mon fils, si poésie il y eut dans ce pays, je peux t’assurer qu’il ne reste plus que des ignorants arrogants ici. Et puis notre illustre, omniscient et moustachu président l’a bien dit il y a peu : « le problème de la Mauritanie réside dans l’excès de poètes qu’elle recèle ». Depuis une guerre fait rage entre les dunes de cette contrée qui s’est elle-même oubliée sur la voie de l’évolution. La poésie se meurt ici mon fils, déclama-t-il presque comme une oraison funèbre.

J’écoutais cette longue diatribe, exactement comme je recevais un lent et précis coup de poignard en plein cœur. Le ton et le visage morne affiché par tonton Samba ne laissait planer aucun doute : mes sens avaient été floués depuis mon arrivée. Non cela ne se pouvait ; j’avais bien senti cette odeur particulière, (proche de celle de l’azote pure) en Mauritanie. Je devais me dépêcher dans ma quête, avant que le moustachu président cité par Samba Bâ ne tue ce pays. Dans le sens poétique du terme bien entendu.

On se dit au revoir sur le perron de la porte d’entrée, sous le regard inquisiteur de la Gorgone.

Le lendemain, j’allais au rendez-vous pris la veille, au bureau d'Ahmed Ould Boivil, qui, entre deux poèmes, et deux ordres de bastonnades en règle de manifestants, avait trouvé du temps à m'accorder. Je m'étais juré de juste lui présenter les respects de mon père, et de le quitter aussitôt. Je n'en entendais pas du bien depuis mes pieds posés en terre de poésie!

Il semblait vouer un culte particulier à la protection d'intérêts particuliers. On le disait faible de caractère, avec un sourire trop enfoui dans son joufflu visage pour être honnête! Des yeux trop petits pour être ceux d'un poète!

Pourtant la surprise fut grande en pénétrant son bureau vaste et encombré. Jovial, les joues accentuant cet effet. Franc sourire. Petits yeux certes, mais plutôt cernés de fatigue. Je m'étais mépris sur son compte, et la vindicte de la rumeur populaire avait certainement eu raison de ce pauvre bonhomme qui dégoulinait de concentration poétique (qui se manifeste par une propension aiguë à avoir les mains moites, le front en perpétuelle sueur, des hochements de tête à chaque bout de phrase).

Je voyais un homme voûté sous le portrait majestueux du président de cette république de Mauritanie (islamique pardon, paraît-il). Je voyais une abnégation sans borne sur ces traits emplis d'emphase hyperbolique, qui laissait penser que sa nature purement poétique, et son sens inné des figures de style le prédisposaient à faire plus que ce que lui demandait un ordre ou sa fonction. Ainsi s'expliquaient les répressions de ces derniers mois, où il y eut crânes matraqués, côtés brisées, dents disloquées, quelques honneurs dispersés, et tout de même des morts, appris-je.

Il n'en était pas le responsable au fond. On avait dû le sommer de disperser une manifestation, et tout entièrement pris dans sa transe poétique et hyperbolique, ses synapses (hyperboliques donc), reliant des neurones fondamentalement englués dans la substance de l'emphase, ont transmis un message épique qui demandait de réprimer de manière shakespearienne les manifestations. Or, vous l'admettrez avec moi, point de Shakespeare sans drame, sinon l'ordre eut été pavlovien !

Et nous sommes dans les sphères éthérées de la Création. Quel piètre poète, (accessoirement fonctionnaire) il aurait fait, s'il avait à peine enfermé des manifestants récalcitrants, ou tout juste balancé quelques grenades lacrymogènes. Si ceux-là avaient leur constance du sage, il n'offrirait pas le flan à d'éventuelles critiques sur sa constance de poète hyperbolique!

Je le quittais après quelques salutations pressées, et un message transmis de la part de mon père, à qui il me demanda par cette occasion de lui transmettre un message de sa part.

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"Plante cette graine. Arroses-la, prends en soin. Laisse le soleil l'abreuver des bienfaits de ses rayons. Et pourtant, même ainsi tu n'es pas assuré qu'elle pousse convenablement. D'autres forces aussi sont à l'œuvre."

Mes premiers jours en Mauritanie me rappelaient ces paroles de ma grand-mère à la suite d’un cadeau de graines de maïs.

Voilà une superbe graine, multicolore qui avait été plantée il y a un demi-siècle, arrosée de pluies d'abnégation, ensoleillé d'ardents rayons jaillissants des eaux et du sol, mais les "autres forces" étaient si puissantes, si pures dans leurs ténébreux étincellements!

L’un de ces étincellements dirigeait la prière en ce jour saint du vendredi, à la mosquée saoudienne de Nouakchott. Celle-ci était blanche de boubous immaculés. L'imam allait commencer son "khoutb"*. Le recueillement était intensément palpable. Les fronts luisants de ferveur, les articulations parées à rendre louanges à l'Un.

- Mes frères, commença la voix miauleuse, campée solidement sur un bâton. Je veux vous parler aujourd’hui de la chefferie dans l’Islam. Le chef doit être suivi et respecté. Celui qui ne suit pas le chef n’est pas un bon musulman ! tonne vers la fin d’une trop longue tirage pour être rapportée ici, la barbiche acérée de l’imam (j’avais vraiment l’impression que c’était sa barbiche qui parlait)…

Je comprenais à présent pourquoi le Saint Coran recommandait de rechercher le savoir «jusqu’en Chine».

La plupart des chefs de mosquées ou religieux, tout occupés à craindre les pouvoirs temporels, déformaient de plus en plus cette idée forte dans le Coran du respect du chef «légitime» (on oubliait souvent cet épithète) et «juste».

La prière effectuée, je quittais cette parenthèse sans poésie (la faute à la barbichette acérée).

Je retournai à l’auberge auprès de mon 101ème poète. Sa bouche fine semblait perpétuellement prête à divulguer un secret enfoui dans les recoins oubliés de la mémoire humaine. Je le trouvai riant aux éclats à la lecture du recueil d’idioties du sage idiot Nasr Eddin.

- Ha mon ami ! Il me tuera ce gredin d’Eddin ! On aurait bien eu besoin d’insolents comme lui de nos jours, pour botter les culs de nos imams hypocrites disait-il en riant, en me présentant le livre.
- Il avait le sens de la leçon ; on ne peut pas le nier, ajoutai-je, souriant.
- Un peu oui mon ami ! Comment des gens qui prétendent à se rapprocher d’Allah, peuvent-ils faire preuve de si peu de tolérance, de tant d’hypocrisie ? Cette question était d’actualité à son époque ; elle l’est encore aujourd’hui.
- Bah… entamai-je, me ravisant, en repensant à mon imam à la barbichette de tout à l’heure. La foi, quelle qu’en soit la religion, est beaucoup plus, pour beaucoup d’entre nous, un faire-valoir social, qu’un acte de crainte et d’amour révérenciels au Créateur, murmurai-je presque pour moi-même.

Si les imams, comme leurs ouailles, craignaient Dieu, ils choisiraient un discours de vérité à chaque fois que l’histoire leur impose. En Mauritanie, apparemment ça n’a jamais été le cas. Les imams «officiels» sont des extensions religieuses du pouvoir politique. Samba Bâ m’a longuement évoqué l’histoire de ces militaires noirs, mauritaniens, humiliés, trainés dans le désert du nord-mauritanien, torturés, pendus.

Comme d’autres tortionnaires racistes avant ceux-là, la première chose à laquelle ils s’étaient attelés : La déshumanisation, et même ici, la «démusulmanisation» des personnes torturées, traitées de «cafards» et de «sales juifs» avant l’extrême onction. Il fallait bien se donner un lâche courage pour ôter ainsi la vie, en se mentant à soi-même, pire : en mentant à sa foi prétendue.

En oubliant la suprême admonition du Prophète Mohamed aux fils d’Adam : «Tu es l’esclave de Dieu uniquement, et jamais l’esclave d’autres esclaves».

L’après-midi avancé, je décidai d’aller voir enfin la plage de Nouakchott, où j’espérais enfin, peut-être, retrouver un peu de l’élan poétique qui m’avait transporté les deux premiers jours de mon arrivée. Mais même là, la maturité du voyage avait fait son œuvre : mes yeux s’étaient assombris. Et je ne trouvais aucun onirisme, aucune métaphore à conjuguer aux scènes que je découvrais qui auraient pu se passer n’importe où ailleurs dans le monde. Des jeunes entre voitures, et regards en faïence.

J’en étais à me demander quelle poésie j’avais pu percevoir dans cette partie du monde qui semblait s’être oubliée elle-même, et qui semblait avoir déraillé du cours ferraillé de l’histoire.

La vague ocre poétique que je percevais de manière diffuse à mon arrivée, s’était estompée, même dissipée. Tout me paraissait si gris à présente, en ces dunes jaunes ! Ce n’était pas tant les dunes et l’environnement mêmes. Non, les âmes étaient grises. Sans poésie. Sans cette flammèche heureuse de l’étonnement perpétuel.

La mondialisation s’étant bien déroulée, le monde est aujourd’hui partout peuplé de cyniques.

Mamoudou Lamine Kane


* "Fais attention! Idiot!"
*Khoutb : Sermon de l’imam, le vendredi avant la prière