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Mozaikrim

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Houria Bouteldja : "Nous voulons éduquer les français dits de souche, sur leur propre histoire"

Houria Bouteldja : "Nous voulons éduquer les français dits de souche, sur leur propre histoire"

Houria Bouteldja, à Paris le 6 mars 2012.  Crédit : MLK
Houria Bouteldja, à Paris le 6 mars 2012. Crédit : MLK
L'organisation politique atypique, "Les indigènes de la République", prétend apprendre à une large frange de la société française, amnésique de son histoire, à insérer les Autres dans "l'universalité qu'elle se prête à elle-même". Entretien rétrospectif avec sa porte-parole, Houria Bouteldja.

Pourquoi vous revendiquez vous en tant qu’indigènes?

Hé bien, parce que nous vivons une réalité néocoloniale. Nous sommes les enfants d’une illusion qui a consisté à croire que les indépendances de nos pays signifiaient la fin de la colonisation. Or, en fait il ne s’agissait là que du premier acte de la décolonisation. Car on le voit autant dans la métropole que dans ses rapports avec les anciennes colonies, la décolonisation est inachevée, ses soubassements idéologiques et culturels sont toujours actuels. Nous continuons donc de vivre une phase coloniale différente. Nous qui vivons des régimes et des systèmes d’oppression de diverses natures, nous nous reconnaissons dans cette appellation qui renvoie précisément et de manière crue à tous les oppresseurs la réalité de l’état où ils souhaitent nous confiner.

Dans quelle perspective s'inscrit le combat des indigènes de la République?

Avant tout, je dois rappeler le contexte dans lequel nous sommes nés. Nous sommes nés durant la seconde affaire du voile, dans le sillage du 11 septembre 2001, et après le second tour Chirac/Le Pen en 2002. Ces éléments ont déchainé le sentiment latent qui existait déjà au-delà d'une certaine élite française, dans toutes les classes populaires sociales de la France.

Vingt ans après la marche de l'égalité qui annonçait la république Black-blanc-beur, on se rend compte, lucidement, que cette génération a raté le coche. Nous en avons dressé un bilan amer : on ne croit plus au mythe de la République. Ce regard lucide nous a mené à voir que nous sommes des indigènes aux yeux de la République. Nous luttons pour la libération de ce statut.

De la même façon qu'au lendemain de l'élection de Barack Obama, Noam Chomsky avait dit que les «noirs américains avaient éduqués les blancs d'Amérique», nous voulons éduquer les blancs européens. Rappeler aux «souchiens» leur propre histoire. C’est au reste de la société occidentale, enfin, de souche, ceux qu’on appelle, nous, «les souchiens», parce qu’il faut bien leur donner un nom - les blancs - à qui il faut inculquer l’histoire de l’esclavage, de la colonisation.

Le peuple français, comme tous les occidentaux ne sont pas fondamentalement racistes, mais ils voient le monde entier à partir d'eux. C'est l'imaginaire colonial qui est toujours disponible.

Justement, vous avez été convoquée au tribunal, et relaxée en janvier 2012 pour ce terme «souchiens». Que représente-t-il?

C'est un néologisme d'un terme de la République : français de souche. Et pas autre chose. Je n'ai pas les moyens d'être raciste. Il ne s'agit donc nullement d'un mauvais jeu de mots en ce sens.


Maintenant les personnes qui ont été gênées par ce terme et toute l'argumentation développée autour, sont des personnes qui perçoivent quelque part qu'on veut les sortir de cet européano-centrisme, qui fait que les blancs de ce pays, pour une large part inconsciemment, se placent dans une universalité de leur condition humaine, qu'ils refusent aux Autres. Il ne s'agit pas de dire qu'il n'y a que des méchants d'un côté et des bons de l'autre. Il y a des connards partout, mais un discours a été construit depuis des siècles sur la supériorité prétendue d'une race blanche.

Le mythe de la France pure repose sur la philosophie du sol, de l’enracinement, de la niche, bref : de la souche. C’est une réfection des reliques de la France impérissable fondée par une sordide utopie : la restauration d’une patrie éternelle dont le projet politique ne serait plus de proclamer des droits nouveaux, mais bien plutôt de définir une essence de l’identité nationale. Tous les racismes sont des essentialismes, prévenait pourtant Pierre Bourdieu. Nous ne considérons pas la France comme une entité essentialisée qui est à prendre ou à laisser. Il faut saisir la portée de ces deux déclarations pour comprendre enfin que si Le Pen et Sarkozy ont pu bâtir leur fortune politique sur le concept d’identité nationale, c’est avec la complicité de la philosophie dominante dans le discours européen depuis plusieurs siècles.

Pourquoi refusez-vous la notion d’intégration?

De fait, la République abstraite tant célébrée refuse de reconnaître en tant que citoyens de plein exercice ceux qui sont originaires d’Afrique ou du monde arabo-musulman. Pour être intégré il faut, pour paraphraser un personnage illustre, passer sa personnalité «au karcher», renier les fondements de sa culture et adopter ce qui fait la représentation commune de ce que pourrait être le citoyen idéal selon France 2 ou Finkielkraut.

Mais même ceci est insuffisant : adopter les mœurs et les usages locaux dans leur acception identitaire ne mène nulle part, regardez l’histoire des harkis et le traitement discriminatoire qui leur est fait en France depuis la fin de la guerre d’Algérie. Elle illustre jusqu’à l’absurde cette imposture du reniement de soi présentée comme l’option idéale. A moins qu’il ne faille recourir à la chirurgie esthétique pour tenter de se débarrasser de nos ineffaçables différences...

On vous accuse de communautarisme...

Je ne crois pas à l'individu, ni ne suis pour ou contre le communautarisme, mais je crois au maintien des groupes, de leurs structures culturelles. Le fait communautariste permet cela.

Là encore, le communautarisme blanc est permis, mais pas celui des autres. Les français à l'extérieur ne font qu'une seule chose que tout le monde critique : se regrouper et vivre entre eux, exclusivement. Même en Mauritanie vous devez connaître cela. Mais quand d'autres le font chez eux, c'est mal.

Et c'est justement un basculement qu'on veut entamer dans leurs prismes: nous voulons faire entrer dans le conscient intellectuel blanc, les auteurs indigènes comme Fanon, Césaire. Nous voulons libérer les blancs eux-mêmes, car ils sont prisonniers de leur carcan historique.

Comment percevez-vous dans ce cadre les leçons d'histoire que la France a récemment faites à la Turquie sur le génocide arménien?

La France devrait regarder son histoire coloniale et pré-coloniale dans les yeux. Ce qu'elle n'a encore jamais fait. Les massacres de Sétif, par exemple, le 8 mai 1945 ont été évoqués pour la première fois à la télévision française par le PIR! Le simple fait d'avoir évoqué cet événement historique raciste il faut le dire, a choqué ici. Nous prônons un langage de rupture ici. Comme je le disais: nous voulons les éduquer. Ce faisant, nous avons décomplexé des personnalités indigènes, et des indigènes qui étaient marqués par une dépendance abrutissante vis-à-vis de la gauche française.

Donc de telles leçons de morale sur le fait d'embrasser «entièrement» son histoire, comme Nicolas Sarkozy y exhortait la Turquie, que la France se l'applique, pour son bien à elle-même.