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Mozaikrim

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Aziza Cheikhna/Amina Hamoud, informaticiennes : Originalement et positivement geeks !

Aziza Cheikhna/Amina Hamoud, informaticiennes : Originalement et positivement geeks !

Amina Hamoud (g) et Aziza Cheikhna. Crédit : MLK

Amina Hamoud (g) et Aziza Cheikhna. Crédit : MLK

Un peu de couleurs et de fraîcheur dans cette portion de dune mauritanienne asséchée : informaticiennes passionnées de cinéma, et de livres, Aziza Cheikhna et Amina Hamoud, peuvent vous tenir en haleine des heures durant sur l'aspect technique et «imagerie informatique» des «behind the scenes» de la plupart des grands classiques de science-fiction, de Christopher Nolan en particulier, ou de disserter sur la posture scénaristique d'un Quentin Tarantino, le tout sans se déconnecter de son ordinateur. Portraits de deux vraies geeks, amoureuses d'unités centrales, de claviers, de cinéma, et par dessus tout d'une ouverture d'esprit immense.

Issu de l'argot américain, le «geek» désigne tout passionné de «cultures de l'imaginaire» (cinéma, bande dessinée, jeux vidéos...), couplant celles-ci à une passion des sciences, de la technologie, et de l'informatique. Du fait de ses connaissances pointues dans ces domaines, le geek est souvent dans son entourage, perçu comme trop cérébral. Aujourd'hui, ce terme recouvre une communauté avec ses codes et références propres, avec une revendication assumée de ceux-ci. Amina Hamoud et Aziza Cheikhna entrent clairement et pleinement dans le sens entier de ce terme, et se définissent d'ailleurs comme telles : des «geeks».

Une définition pas perceptible immédiatement, au regard des mystérieux a priori nous habitant, si ce n'est l'indice des grosses lunettes noires (toujours au regard des a priori) d'Amina. Et puis la conversation commence, et on est happé dans l'univers bourré de références de toutes sortes, et de tous horizons, de ces jeunes femmes.

Amina Hamoud prépare actuellement son doctorat en «cloud computing and security» à l'université de Caroline du sud USC, à Columbia, aux Etat-Unis. Avant cela, après un Bac D décroché au lycée Chemsdine de Nouakchott, elle s'envole au Maroc, pour obtenir une licence en maths informatiques, puis un master de recherche en «infographie informatique et imagerie médicale».Un deuxième master spécialisé en «sécurité des réseaux et télécoms» parachève son aventure académique marocaine à Fès. Elle couronne le tout d'une certification CISCO.

Après ces succès académiques, elle rentre au pays, en 2013, et s'entraîne à Chinguittel, puis à Mattel, où elle croise Aziza Cheikhna, qui partage la même passion informatique qu'elle, et également le même univers, geek. Le décalage est grand, la réadaptation difficile. «Je voulais commencer à travailler, mais j'étais un peu découragée par la vie ici... On va dire ça comme ça» raconte-t-elle. Finalement le choix se porte sur la poursuite de ses études, aux USA.

«J'aspire à enseigner. Il n'y a rien de plus beau et noble que la mission de la transmission du savoir» dit-elle doucement, la voix passionnée. «L'éducation est la seule voie de sortie de pays en développement comme le nôtre. Plus la masse sera éduquée, et ensuite spécialisée, plus vite le développement viendra, car on pourra apporter de la valeur ajoutée à nos productions» argumente-t-elle les yeux brillants derrière ses grandes lunettes noires. Une vision des choses probablement héritée de sa mère marocaine, professeure de français, et un goût du technique, de son père ingénieur hydraulique, ancien de l'OMVS à la retraite.

«Mon père m'a toujours encouragé dans mon envie d'apprendre. Sans le doctorat que je prépare actuellement à Colombus, j'aurai échoué à ses yeux» affirme-t-elle amusée. «A la suite du Maroc, je voulais vraiment rester en Mauritanie, notamment pour m'occuper de mes parents qui prennent de l'âge. Et étant l'aînée de la fratrie, je pensais à mon frère et mes deux sœurs qui doivent également faire leurs formations. Mais mon père s'y est opposé, et m'a exhorté à ne pas revenir sans mon doctorat!» continue Amina.

Depuis trois mois, elle s'est lancée dans la robotique, après avoir découvert un projet de doctorat d'un groupe de camarades à Colombus. «Actuellement ils en sont à sa programmation. Après avoir vu ça, je me suis dit que je voulais acquérir cette compétence aussi!»

Pour l'heure, son premier article scientifique a été soumis pour correction. «L'article concerne mon domaine de spécialisation, la «cyber security» et certains algorithmes qui peuvent aider à la renforcer» simplifie-t-elle.

A côté d'elle, Aziza Cheikhna finit son café. «Je suis accroc au café; tous les geeks le sont, je crois» s'excuse-t-elle. «C'est un élément très important de nos vies» opine Amina à côté, en hochant doucement la tête, toute sourire. Après un bac D au lycée Al Baraka, Aziza prend également le chemin du Maroc pour se spécialiser en «génie logiciels». De retour en Mauritanie, elle goûte durant un an le chômage, mais parallèlement développe des projets de sites, donne des cours dans des lycées, apprend une forme de débrouillardise bien locale, avant d'être définitivement embauchée il y a un an par ORBIT, une société locale de services informatiques.

Sa sœur jumelle, également spécialiste informatique, pratique en France, et y développe des applications. «Elle est encore plus geek que moi ! Elle participe d'ailleurs au Mauriapp Challenge» s'esclaffe-t-elle. Comme Amina, son père est ingénieur, «civil», s'empresse-t-elle d'ajouter.

Cinéma, NTIC, et culture

Membre de la communauté Mauriandroïd, et de l'incubateur technologique, Mauriapp Challenge, Aziza, tout comme Amina, est particulièrement amatrice de tout ce qui touche à l'«image processing» (rendu visuel – ndlr). «Je passe du temps à décortiquer les effets visuels dans les films, en ayant en tête qu'il y a un effort scientifique énorme derrière cet objet de divertissement» explique passionnée Aziza. «Prenez le dernier Christopher Nolan, Interstellar : au-delà du scénario qui pose des questions philosophiques existentielles sur le devenir de l'Homme, les images en elles-mêmes sont sublimées par une méthodologie de «l'image processing» assez innovante» continue Amina, emportée par l'émotion enclenchée à l'évocation des films de science-fiction, qu'elle «dévore». «Mon réalisateur de référence demeure Quentin Tarantino; avec Pulp fiction, et dernièrement Django unchained, il a placé haut la valeur d'un scénario» reprend Aziza.

Une vision de beaucoup de choses, à la lentille technologique, dont l'impact doit être perçu par nos gouvernants. «L'impact des TICs est transversal; elles touchent tous les domaines d'une société : de l'éducation à la santé en passant par le sport ou la politique, et la culture. On a encore un grand mal à comprendre cela en Mauritanie, et à investir davantage dans ces disciplines» explique Aziza Cheikhna.

«En «upgradant» le domaine des technologies de l'informatique et de la communication, on accélère mécaniquement le développement à long terme social, donc économique d'un pays. C'est le pari que certains pays anciennement émergents, et développés aujourd'hui, ont fait; comme la Corée du Sud, ou même que le Nigeria développe actuellement» détaille Amina.

«C'est un vivier d'emplois liés aux services extrêmement important, et qui améliorerait la qualité de vie des gens» argue vigoureusement Aziza. D'où l'intérêt de l'initiative inédite du MauriApp Challenge, dont la finale aura lieu ce samedi 24 janvier 2015, au palais des Congrès de Nouakchott.

Le challenge du genre féminin

Une façon de voir le monde, de s'y afficher, proche de celle de tous les geeks du monde au bout du compte. Mais dont la perception diffère un peu en Mauritanie. «La première impression est toujours remplie de doutes et de préjugés: «comment une fille aussi jeune peut y connaître quelque chose en informatique !?» Tout de même, ça commence à changer un peu. Même au niveau des hiérarchies, elles remarquent une activité de plus en plus importante, productive, et motivée des femmes» affirme Aziza.

Une opinion que tempère Amina, au vu de son expérience. «Quand je faisais mon master en réseaux télécoms, je voulais souvent monter sur les poteaux, triturer les fils, couper les câbles etc . Ca n'a de sens, ce genre d'activités, que si on met les mains dans le cambouis ! Et d'ailleurs une des raisons de ma passion vient de là : pour comprendre ce qu'il y a derrière la technologie, comment physiquement elle prend forme. Mais venait toujours la remarque sur mon genre, même au Maroc ! Ici c'est encore plus aigu, car il y a l'idée culturellement sous-jacente, qu'une femme ne doit pas faire d'efforts, surtout physiques» narre Amina, un brin amusé.

Des clichés qui ne devraient plus tenir longtemps, avec entre autres les résultats potentiels qu'un incubateur technologique comme le Mauriapp challenge, devrait révéler, avec la moitié des participants qui sont des jeunes femmes.