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Mozaikrim

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Lifestyle : Ces mauritaniens venus d'ailleurs...

Lifestyle : Ces mauritaniens venus d'ailleurs...

Crédit photos et montage: MLK/Mozaikrim (sauf Claude K. et Sylvie Lansier)
Crédit photos et montage: MLK/Mozaikrim (sauf Claude K. et Sylvie Lansier)

Neuf destins, dont les fils sont venus se nouer à celui de la Mauritanie, participant ainsi à tisser l'enluminure (grisée aujourd'hui) du futur de ce pays, chacun dans son domaine d'activité, avec sa part de passion, de réussite, d'échec parfois, et de convictions. Sans leurs efforts, sans leurs parcours, sans eux, et d'autres encore qui oeuvrent dans l'ombre, l'identité de ce pays manquerait de sa vigueur. Nouakchott n'existerait pas telle qu'on la connaît sans un Jean Sahuc par exemple, ou encore, les ravitaillements n'auraient pas été aussi aisés à une époque, en Mauritanie, sans un Georges Nassour... Portraits de ces mauritaniens venus de France, de Liban, du Cameroun, d'Angleterre, du Portugal ou d'ailleurs, et qui ont fait leur ce pays, y greffant tout leur être et leur accomplissement.

Jean Sahuc. Crédit : MLK/Mozaikrim
Jean Sahuc. Crédit : MLK/Mozaikrim

Jean Sahuc, ingénieur architecte de Nouakchott

Arrivé le 9 mai 1954 en Mauritanie, Jean Sahuc est l'architecte du coeur administratif et résidentiel de Nouakchott. Il a fait Nouakchott, et l'a vu évoluer, contre vents et marées, et "scléroser aujourd'hui". Il pose d'abord ses bagages à Saint-Louis, mais c'est bien dans les dunes qu'il passe le plus clair de son temps. "J'étais envoyé au titre de la France d'Outre-mer, pour préparer une étude d'un chemin de fer entre Zouérate et Nouadhibou, entre Port-Etienne et Port-Goro disait-on à l'époque. J'étais un jeune ingénieur, célibataire, idéaliste, je me suis très naturellement porté volontaire auprès de la fonction publique française" raconte l'ingénieur, confortablement installé dans un canapé de leur maison, sise au Ksar, tout près de l'aéroport national de Nouakchott.

"On n'avait pas beaucoup de temps à l'époque; tout le monde travaillait entre 12 et 15h par jour. C'était difficile et il n'y avais pas beaucoup de monde pour traiter tous les problèmes qui se présentaient dans la construction de Nouakchott, donc on a fait ce qu'on a pu. C'est à cette époque qu'on a monté le racing club. J'y jouais au tennis" dit-il.

L'administration française l'y fait durer. "Au départ je ne suis pas resté de gaieté de coeur, on m'y a fait rester (rires). Imaginez : c'était le désert, il n'y avait pas d'eau, pas d'électricité, pas de médecins, pas de ravitaillement. Personne ne voulait venir. A chaque fois que je sollicitais une nouvelle affection, mes anciens patrons me répondaient "Ha non, désolé, il n'y a personne pour vous remplacer". Ça a duré 20 ans comme ça" dit Jean Sahuc. "Plus même, vu que tu vis toujours là" ajoute souriante à côté Ginette Sahuc, sa femme depuis 1957.

La grande sécheresse de 72 est le début des problèmes liés à la question de l'urbanisme nouakchottois : "Toute la Mauritanie intérieure s'est précipitée vers Nouakchott. Il n'y avait rien pour survivre à l'intérieur. C'est là que les gazras ont commencé; chaque nouveau venu s'accaparait un morceau de terrain, sans permis, dans l'anarchie la plus totale. Dès lors, vous pouvez le dire, les plans d'urbanisme de Nouakchott étaient jetés à la poubelle. On ne pouvait plus faire quelque chose de sérieux de la capitale, honnêtement. Les quartiers se sont construits dans cette anarchie; Cinquième, Sixième, sur la route de Rosso, sans eau, sans électricité. En un an à peine, 80.000 personnes se sont brusquement ajoutées à la population nouakchottoise; il a fallu les absorber, mais ça s'est mal fait. Ce sont ces problèmes qu'on traîne encore aujourd'hui, avec entre autres un assainissement inexistant alors, et toujours inexistant aujourd'hui" rappelle l'ingénieur issu de la fameuse école française des Ponts et Chaussées.

Un problème de l'urbanisation nouakchottoise, et de la question de l'assainissement, que Jean Sahuc perçoit comme le plus gros défi pour l'avenir de la ville. "Il y en a tellement pour cette ville, mais rien de durable ne se fera sans le règlement de la question cruciale de l'assainissement" assure l'octogénaire. Une problématique rendue plus difficile avec la construction dans la sebkha de quartiers entiers. "C'est une zone inondable, où on n'aurait jamais dû rien construire. Les gens ont les pieds dans l'eau. Là les problèmes s'accumulent, pour lesquels on aura de moins en moins de solution, avec le le temps qui passe; on aura bientôt un magma urbain, avec un centre à peu près correct, et puis tous les alentours composés en réalité de bidonvilles en béton et tissus" continue-t-il.

Ue perspective assimilée au moment de l'indépendance, avec un commencement d'assainissement parti de l'avenue Nasser dans les années 60, et qui continuait avec le réseau du côté de la Présidence, et de celui de l'Ambassade de France. Une usine de traitement est construite pour récupérer et gérer les eaux usées, près de l'usine de la Ciprochimie. "Aujourd'hui, même ce peu qu'on a fait à l'époque, tombe à l'eau par manque d'entretien" se désole Jean Sahuc. Un moment de silence, puis songeur il reprend : "Si on doit sérieusement travailler sur l'assainissement, ça va être extrêmement difficile, et il faudra démolir beaucoup de maisons et de rues". Un regard pessimiste sur l'avenir urbain de Nouakchott. "Cette ville est déjà presqu'invivable, mais on commence à approcher du seuil où on risquera même la santé de ses habitants, pour des questions d'hygiène, d'insalubrité. On construit des rues, on électrifie, on fait beaucoup de tapage politique, on tape à l'oeil, mais l'essentiel, le primordial n'est toujours pas fait. Sans un réseau d'assainissement, une ville n'est pas une ville" reprend l'ingénieur.

La question du transport n'est pas éludée dans son analyse de la problématique urbaine de Nouakchott. "Avec l'assaissement, le transport urbain cloche. Il y a bien eu une société créée pour, avec un financement de l'Arabie Saoudite, et la Banque Islamique de Développement, mais la négligence du matériel, le manque d'organisation, la mauvaise gestion, a vite enterré le projet." raconte le français. Un défaut de cap et de gestion que l'on retrouve selon jean Sahuc dans toute la gouvernance mauritanienne. Et même dans le secteur privé, où les gens suivent.

"C'est le même système basé sur le particularisme qui prévaut depuis des décennies en Mauritanie. A un moment on a fait des boulangeries, puis des pharmacies à tous les coins de rues etc... Un système mimétique favorisé par le manque de vision de l'état, qui a favorisé un libéralisme à la mauritanienne, sauvage, mais qui n'allait pas dans le sens du développement de ce pays" analyse monsieur Sahuc. Une situation qui a perduré à cause de dirigeants "qui ont plutôt mis en avant l'intérêt tribal ou particulier, au détriment de l'intérêt d'une nation en réalité encore inexistante".

L'urgence de l'assainissement dans la Sebkha est sous-estimée par les autorités, de son point de vue. "Pour l'existence même de la ville, il faudra à un moment qu'un gouvernement s'engage pour une politique de grands travaux dans la capitale. Avant de faire de nouvelles villes qui n'ont aucun sens pour l'instant. Il faudra libérer de gros moyens sur la durée pour un réseau urbain, des usines de traitement, et des moyens d'évacuation des eaux, si on ne veut pas que la grande nappe phréatique de la Sebkha soit contaminée. Les eaux usées, en étant capturées et traitées, peuvent servir des projets d'agricultures maraîchères dans Nouakchott, de plantations, de verdure. J'ai travaillé sur un projet qui présentait cet aspect technique des choses. Mais il n'y a jamais eu de suivi" narre longuement l'ingénieur. L'assainissement n'étant pas très rentable aux yeux des financiers. Mais c'est une question de priorité gouvernementale pour l'ingénieur français, et de développement. "Il y a des projets qui rapportent et d'autres pas. Il faut faire une moyenne qui équilibre tout ça et décider des moyens d'actions. Je ne sais pas comment les gouvernants vont faire, d'autant qu'ils n'ont pas l'air de s'en soucier. On laisse tourner..." regrette le père de trois filles.

Un amoncellement de problèmes urbains, qui ressemble à celui des ordures, "de plus en plus grave".

Là encore le regard de l'ingénieur n'est pas tendre avec les autorités. "Là on parle surtout de problème de gestion urbaine. Les gens qui gèrent ça aujourd'hui se servent d'abord. Ils font travailler leurs entreprises et leurs moyens, sans un but précis communal, sans un plan d'ensemble! Ça ne peut pas marcher ainsi. Pizzorno s'en chargeait convenablement, mais depuis leur départ pour impayés de l'état, on avance vers une catastrophe sanitaire certaine, je vous le dis" assure le co-fondateur de Nouakchott, qui évoque la croissance exponentielle de la population nouakchottoise.

Un financement qui s'annonce difficile avec en toile de fond, la crise économique que traverse le pays, et les problèmes liés à la situation de la SNIM. "Les besoins du pays augmentent et vont s'accroître très vite, tandis que les moyens vont devenir rares. Il y a une prioritisation à mener qu'on tarde encore à faire. Il faut des compétences pour cela; et malheureusement, ce ne sont pas les plus compétents qu'on voit aux commandes techniques. Il n'y a pas de réels technocrates, désireux de développer leur pays. Ils veulent juste gagner de l'argent à tout prix" conclut-il morose.

Cristina Grosso. Crédit : MLK/Mozaikrim
Cristina Grosso. Crédit : MLK/Mozaikrim

Cristina Grosso, institutrice à l'école des cadres

Métisse italo-somalienne, Cristina Grosso est arrivée en Mauritanie en 1984, avec son père qui travaillait alors avec les Ould Noueigueid. "Mon père a été le premier mauritanien à faire de la poutarde en Mauritanie" raconte-t-elle fièrement. De ce séjour, elle fréquentera le lycée américain, le lycée français, et à partir du lycée, à sa demande imposée à ses parents, le système mauritanien à travers les lycées Chemsdine et Al Baraka.

"La plupart de mes amis sont issus de ce système, dans lequel je me sentais à l'époque plus à l'aise socialement" précise la jeune femme, qui a obtenu la nationalité mauritanienne au début de la Transition, avant qu'on ne la lui retire en 2010. "En fait, c'est en allant à la DGSN pour renouveler mon passeport mauritanien, qu'on m'explique que je n'ai aucun fond de dossier pour justifier ma nationalité. J'ai compris qu'on me rembarrait, et n'ai pas insisté" se souvient l'institutrice.

Après le bac, et des études à Londres, elle ne résiste pas à l'appel du pays, et rentre dès l'obtention de son diplôme en logistique minière. D'ailleurs, Cristina ne se voit pas vivre ailleurs : "J'ai mes souvenirs d'enfant et d'adulte ici. Tout m'y rattache : mon frère né à la clinique Sahel, ma grand-mère maternelle décédée ici, et enterrée près de Rosso, après 20 ans de vie ici" s'émeut-elle.

Tanyo Bonaventure. Crédit : MLK/Mozaikrim
Tanyo Bonaventure. Crédit : MLK/Mozaikrim

Tanyo Bonaventure, DG des écoles Petit Centre

Le groupe scolaire Petit Centre, c'est en 2015, 30 ans d'existence en Mauritanie, des milliers d'enfants formés par son cursus. Beaucoup devenus cadres dans les banques, ou dans le secteur de la santé. Une "fièreté" pour cet enseignant, camerounais d'origine, arrivé en Mauritanie en 1978, après avoir enseigné 18 ans au Sénégal. "La Mauritanie avait besoin d’enseignants; l’état venait de sortir de la guerre du Sahara" dit-il. Sur place, il découvre que tout est à faire : "Les écoles privées n’existaient pas, de même que les pharmacies; le lycée français était logé dans une école publique" continue-t-il.

Quelques années plus tard, devant l'arrivée de plus en plus importantes de diplomates, de cadres internationaux, qui n'avaient pas forcèment la place ou la bourse pour leurs enfants aux lycées français, Bonaventure pose le problème au ministère de l'éducation nationale. "J'ai insisté sur les difficultés de ces familles en Mauritanie, par rapport à l'éducation qu'elles voulaient pour leurs enfants, et j'ai expliqué que je voulais créer un établissement scolaire qui abriterait ces enfants d'étrangers, pour leur permettre une réinsertion scolaire plus simple après leur départ" raconte-t-il.

L'autorisation de créer une école privée sort un novembre 1984. le même mois, Bonaventure Tanyo ouvre les portes de son école dans un local du quartier du 5ème. "Un grand bâtiment, qui me coûtait 60.000 ouguiyas mensuellement, une fortune à l'époque; mais j'avais réussi à faire des économies grâce à mon salaire de l'USAID, pour qui je donnais des cours d'anglais. J'ai commencé avec sept élèves, qui se partageaient entre le CP, le CE1, le CE2, le CM1 et le CM2" se remémore le fondateur de l'école trentenaire.

Dès l'année suivant l'école passe à 30 élèves en s'installant à la Médina R, grâce au bouche-à-oreille, puis 100 l'année d'après, en prenant place à l'ilôt O. "C'est à l'ilôt O que les premiers élèves mauritaniens arrivent, sous la délégation du ministre de l’éducation nationale: on ne pouvait inscrire un enfant mauritaniens sans l’approbation du ministre de l'éducation en personne, qui n’avait pas délégué sa signature" dit Bonaventure. De fil en aiguille l'école grandit, jusqu'à sa dernière prérégrination à l'ilôt K, où elle demeure toujours.

Les évènement "malheureux" de 1989 poussent l'école dans les cordes. De quelques 300 élèves, elle passe à moins de 50, les étrangers désertant le pays. Mais elle résiste tout de même, grâce à l'action notamment de Caritas. Persévérant, les résultats aux brevet et bac français, des élèves présentés par le Petit Centre s'améliorent nettement. "De là, à partir de 95-96, la réputation de l'école grandit, d'autant que nous étions à l'époque le seul établissement autorisé à inculquer un programme étranger" affirme le directeur d'école. Une réputation qui mènera l'école à se développer au niveau national, à Nouadhibou où elle occupe les anciens locaux du lycée français depuis 1993, et Zouérate où elle est présente depuis 2003.

Des milliers de mauritaniens ont été éduqués au Petit Centre. Beaucoup d'entre eux sont parmi les forces vives du pays aujourd'hui, et n'oublient pas un des socles de leur formation intellectuelle. "J'ai des retours de pas mal d'élèves. Beaucoup travaillent dans le secteur bancaire; j'en rencontre qui travaillent à l'étranger; il y en a dans la fonction publique, dans le domaine de la santé, des ingénieurs; certains sont devenus des patrons" énumère Bonaventure en riant.

Une contribution "modeste" à l'érection d'une génération de cadres mauritaniens. "J'ai apporté ma petite pierre à l'édifice de l'émancipation de la jeunesse mauritanienne. Cette même jeunesse, une certaine partie d'entre elle, continue la chaîne en emmenant leurs enfants dans l'établissement qui les avait eux-mêmes formés" dit le septagénaire, ému.

Olivia Lloze. Crédit : MLK/Mozaikrim
Olivia Lloze. Crédit : MLK/Mozaikrim

Olivia Lloze, gérante de la maison d'hôtes JELOUA

Installée depuis dix ans en Mauritanie où elle a fondé la maison d’hôtes Jeloua, Olivia Lloze s'est naturellement fondue dans le paysage social et culturel mauritanien. "Ça parait cliché de se dire qu'on se fait absorber par une culture, mais pour moi c'est une réalité: je serai toujours la fille de mes parents, mais mon identité a profondément mué, et n'est plus seulement française" commence Olivia Lloze.

"Je constate aujourd'hui à quel point j'ai des attaches, et à quel point la Mauritanie fait partie de moi" affirme la trentenaire. Des attaches renforcées par la naissance de son enfant avec un mauritanien. "Mon fils me rattache forcément encore plus à ce pays, une partie de ses racines s’y plantant" murmure Olivia, l'allure simple.

"Je me rends compte à travers mes rencontres, mes relations ici, que je suis définitivement ancrée dans la réalité sociale du pays, où on te reconnaît à un moment ou à un autre. L'humain reste : on est toujours quelqu'un ici!" raconte souriante la gérante de Jeloua.

Grande voyageuse devant l’Eternel, Olivia découvre l’intérieur du pays au gré de ses envies, mais aussi du hasard. «J’ai embarqué dans un des wagons du train minéralier en direction de Choum; malheureusement ce train-là partait directement et sans escale sur Zouerate ! Il m'avait fallu attendre une matinée entière pour prendre un taxi-brousse qui me ramena vers Choum, puis Atar» se souvient-elle. C’est ainsi qu’elle commence à s'initier au Hassanya, qu'elle parle couramment aujourd'hui, ainsi que des bribes des autres langues nationales.

Georges Nassour, dans la boucherie familiale, devant les portraits de ses petits-enfants. Crédit : MLK/Mozaikrim
Georges Nassour, dans la boucherie familiale, devant les portraits de ses petits-enfants. Crédit : MLK/Mozaikrim

Georges Nassour, boucher-traiteur

En Mauritanie bien avant les indépendances, Georges Nassour, libanais d'origine, est un des premiers citoyens à acheter un terrain à Nouakchott, alors couverte de dunes. Transporteur, il participe au déménagement des fonctionnaires de Saint-Louis à Nouakchott

Il arrive en Mauritanie, par Boghé, de Saint-Louis, à bord du bateau le SINE en 1952, à l'âge de 16 ans,. "Un mois de novembre, en plein harmattan" précise-t-il. "Il n'y avait pas encore de routes goudronnées, et les pistes étaient bloquées. Quand il pleuvait, les marigots débordaient d'eau. On s'en remettait au Bon Dieu pour que ça sèche le plus vite possible" continue Georges Nassour, un brin nostalgique, au comptoir de la boucherie familiale sur l'avenue Nasser à Nouakchott.

Un départ pour l'aventure, avec pour seul viatique un réchaud de pétrole, une chaise longue, un parasol; le tout donné par son oncle, commerçant à Saint-Louis. "Et un compagnon de voyage, un cuisinier qui travaillait avec mon oncle; on a quitté Saint-Louis, on a fait Rosso, Richard Toll, Dagana, Podor, Dar El Barka et enfin Boghé" narre le boucher-traiteur.

"Mon oncle avait un contrat de transport avec le gouvernement colonial, pour faire le courrier entre Saint-Louis, Boghé, Moudjéria et Tijikdja. Ce sont ses camions qui ont tracé la plupart des pistes de cette zone" continue-t-il. Des premiers moments à Boghé emplis de solitude, de nostalgie... Et de pleurs. "Je pleurais souvent, les soirs surtout. Je ne m'attendais pas à tant de changements... Mais je me suis habitué" soupire le presqu'octogénaire. Il demeurera dix ans dans la capitale mauritanienne de la menthe, jusqu'à son mariage en 1962. "C'est après le mariage qu'on a mis un pied véritable à Nouakchott, même s'il avait un magasin au Ksar depuis 1960" souligne sa femme près de lui.

Durant ces dix ans à Boghé, il s'occupe du garage de son oncle, en commençant notamment à apprendre à conduire avec un chef-mécanicien qui s'appelait Ndiagua Dieng. "Le Général à la retraite Ndiagua Dieng porte son prénom; le chef-mécanicien était le frère de son père, qui était lui tailleur à Boghé, il s'appelait Moctar Dieng. C'est lui qui me faisait mes pantalons et mes chemises" raconte monsieur Nassour.

Au fur et à mesure que se déroulent ses mémoires liées à Boghé, le rire se fait plus chaleureux, la gestuelle plus exhubérante. "Il y avait un certain Youssouf Diallo, dont une des filles travaille ici à la boucherie d'ailleurs. C'était mon apprenti-chauffeur. Il est encore vivant. Un jour, on allait vers Beyta, et le camion tombe en panne dans le début de soirée, à sept kilomètres de notre destination. Un convoi nous suivait, mais il était tout de même assez éloigné. Soudain on entend des bruits dans la montagne, et la minute d'après, des singes qui déboulent vers nous, en nous lançant des cailloux. Ils voulaient peut-être nous effrayer, je ne sais pas. Youssouf s'avance alors vers moi en me tendant le fusil, puis déplie la chaise longue, en me disant de bien m'installer et de tenir l'arme. "Je vais chercher les secours à Beyta" me dit-il. "Toi tu restes avec les autres qui arrivent". Et puis il a foutu le camp! Je ne l'ai pas revu avant le lendemain!" raconte-t-il avec un éclat de rire qui retentit dans toute la boucherie et fait sourire clients et vendeurs. "Par la suite, on a appris à conduire ensemble. On a obtenu notre permis en même temps à Aleg en 1954" dit le libano-mauritanien.

Après un intermède dans sa nouvelle vie mauritanienne, à Saint-Louis où ses activités dans le transporte s'accélèrent, et où il demeure un temps après son mariage, il vient à Nouakchott identifier son terrain acheté en 1952 sur la route principale, aujourd'hui avenue Nasser. "Je l'ai acheté à 80.000 FCFA de l'époque. C'est en 1962 que la boutique du bas, que vous voyez était prête. J'ai obtenu ma nationalité mauritanienne la même année" continue Georges Nassour. En 1963, le jeune couple s'installe définitivement à Nouakchott, quasiment vide à l'époque. "Après notre maison on ne voyait rien jusqu'à la plage. On apercevait surtout, les blocs Manivelle, la maison de Mokhtar Ould Daddah et de Hamza Ould Ahmed Saleck (ministre de l'intérieur sous Ould Daddah -ndlr)" se souvient l'ancien transporteur.

Une époque marquée par ses rencontres avec des personnalités de l'époque, parmi les forces vives de la construction administrative de ce pays. Comme Cheikh Saad Bouh Kane, "Ya Rahmou, ancien président de l'assemblée territoriale à Dakar", ou Birame Wane, avec lequel il montera une société, et qui sera au coeur d'une accusation de malversations qui vaudra à Georges Nassour des inimitiés avec le monde politique, notamment Mokhtar Ould Daddah. "J'ai soutenu Birame Wane envers et contre tous. Mokhtar était fâché contre moi; il venait juste de me décorer" affirme-t-il en montrant derrière lui sa décoration de l'ordre du mérite national, remise par le premier président de la République mauritanienne, le 13 mars 1968.

Père de trois filles, "qui se sont éparpillées dans la nature du monde", il rencontre également Jean Sahuc, l'architecte des premières structures administratives de Nouakchott. "Il était basé à Saint-Louis au tout départ. Il est venu à Boghé un mai 1954. il faisait une chaleur à ne pas mettre un chien dehors. J'étais dans mon bureau à l'arrière de mon magasin. On n'avait pas encore de climatiseur à l'époque, mais un réfrigérateur à pétrole. Il faut savoir qu'à l'époque les administrateurs français étaient après Dieu, les plus puissants ici-bas. Vous pouviez à peine leur dire bonjour. Un jour j'ai eu un problème avec l'un d'entre eux. Jean est arrivé et n'a été reçu par personne. Il arrive au magasin en demandant de l'eau fraîche. Depuis on est amis" murmure-t-il.

Les libano-mauritaniens étaient quasiment les seuls sur l'avenue principale de Nouakchott. "Pour la bonne et simple raison, que les mauritaniens n'en voulaient !" s'exclame Georges Nassour. "En réalité, à la naissance du pays, les mauritaniens ne croyaient pas à l'éclosion et l'évolution de cette capitale, somme toute artificiellement créée. Ce n'est que sous Maouiya qu'ils ont commencé à y croire; quand la spéculation foncière est arrivée" développe-t-il.

La fin de sa carrière de transporteur, arrive avec la nationalitsation de la MIFERMA, qui devient la SNIM, en 1972. Parallèlement le transport est également nationalisé. "J'avais 32 camions, qui ont été bloqués. Je ne pouvais plus travailler, et ai dû vendre mes instruments de travail, pour disparaître un temps de Nouakchott, et me chercher ailleurs" dit-il pensif. "Ce sont les Ismael Ould Amar, Issagh Ould Al Rajal, Ahmed Ould Daddah surtout, qui ont occasioné cette perte" lance-t-il laconique. Trois ans plus tard, le transport reprenait, et Georges Nassour est mis hors jeu du secteur, en toute légalité, hors de toute moralité. Complètement sous le choc du coup, il s'en remettra difficilement, et traversera un désert professionnel un certain temps, démoralisé.

"Ahmed Ould Daddah a été particulièrement dur avec moi. Quand il était gouverneur, il a envoyé une équipe perquisitionner chez moi. Ils ont trouvé que j'avais un compte en France sur lequel il y avait l'équivalent de 52.000 FCFA, soit 100.000 francs anciens. Je n'avais pas grand-chose à l'époque, ayant investi tout mon argent dans mes marchandises. J'avais donc surtout des stocks. Ils ont éventré tout mes meubles, pour voir si je n'avais pas caché de l'argent. Il était interdit de détenir des devises à l'époque de la création monétaire de l'ouguiya. Ils n'ont rien trouvé, mais Ahmed m'a placé en prison pendant un mois quand même. Au tribunal j'étais représenté par Maître OGO Kane Diallo. Le juge m'a blanchi" se souvient amer, et crispé Georges Nassour.

Sa femme, tenace, décide de revenir à Nouakchott, et lance une boutique d'exportation de produits frais. "On faisait venir directement par avion des tonnes de produits; de fil en aiguille on a commencé à faire à manger pour les gens, jusqu'à devenir l'entreprise de traiteur qu'on est aujourd'hui" raconte sa femme.

Les rencontres et les amitiés, les destins continuent à se mêler, jusqu'à sa relation avec l'ancien ministre des affaires étrangères, Birame Wane. "Un grand monsieur, au caractère bouillant" décrit-il. "En 1967, Birame Wane, en visite officielle en Syrie revient en Mauritanie. La guerre des six jours venait de se terminer. Dans la foulée il continue à Paris, avec son caractère fonceur. Là-bas, les médias lui demandent ce qu'il pense de tout ce qui se passe au Moyen-Orient. Il répond illico que la Mauritanie coupe les relations avec les USA. Il assure que cela sera confirmé par le Président. Mokhtar lui répond effectivement "tant pis!" (rires) Il rencontre le Général De Gaulle après cette déclaration, à qui il demande le soutien de la France, face à cette injustice humiliante que subissent les arabes du Moyen-Orient. "Monsieur le ministre, je vous ai entendu. Mais il faut savoir une chose : un petit pays comme la Mauritanie ne peut pas prendre de position, car vous ne pourriez pas contrôler ni les portées, ni les conséquences de cette position, et des choix résultant de celle-ci. Mais assurez Monsieur le Président de mon soutien" dit De Gaulle à Wane en le raccompagnant" raconte longuement et passionément, Georges Nassour, toussant un moment sous un fou-rire qui le prend au souvenir de cet anecdote.

Nancy Abderrahmane. Crédit : MLK/Mozaikrim
Nancy Abderrahmane. Crédit : MLK/Mozaikrim

Nancy Abdeirrahmane, Fondatrice de Tiviski

"Le seul capitaine d'industrie du pays est une femme" pourrait-on dire, sans aucune touche d'humour. "Nous avons un pays de Samsaras, de commerçants. Mais nous n'avons pas de véritables patrons d'entreprises, créateurs d'emplois et de valeur ajoutée" répétait souvent dans les réunions de rédactions, un directeur de publication de la place.

Nancy Abdeirrahmane est l'exception qui confirme la règle. Pour cette anglaise d'origine, mariée à la Mauritanie, le potentiel "très important" de l'économie mauritanienne n'est pas encore exploitée. La création d'une structure de transformation comme Tiviski, est un pas parmi d'autres, trop peu nombreux, qui doivent marquer la cadence du développement de l'économie mauritanienne. Et sa diversification.

"La richesse se crée dans les secteurs primaire et secondaire. La Mauritanie devrait devenir un vrai producteur de richesses plutôt que de vendre de manière exclusive des matières premières" explique-t-elle lors d'un 5 à 7 organisé par la jeune chambre de commerce de Mauritanie. Une évidence qu'il fait bon de rappeler de temps à autre : La création d'emplois durables ne viendra que de la création d'un vrai secteur productif. "On doit apprendre à produire et consommer local. La banque mondiale, le FMI, l'union européenne, la Chine. Aucune de ces entités n'a réellement intérêt à ce que la Mauritanie se développe. Elles veulent continuer à nous acheter nos matières premières pour pas cher" martèle-t-elle devant une assistance acquise à ses propos.

"Malheureusement, l'état s'est désengagé de l'économie depuis trente ans. Un engagement de l'état au travers des petits producteurs ruraux par exemple pourrait relancer la machine de l'emploi" argue-t-elle, avant de souligner le problème de ces derniers, véritables viviers potentiels d'emplois : "Ces petits producteurs n'ont pas de débouchés (unités de transformation, abbatoirs, usines de lait...) qui transforment la production primaire et la vendrait aux revendeurs des marchés urbains. Ainsi l'entrepreneur doit combler ce trou. Son rôle est la clé du développement du secteur rural et agricole" développe la fondatrice de Tiviski.

Claude K. Crédit : DR
Claude K. Crédit : DR

Mohamed Nourredine / Claude Kheloua, feu webmaster de CRIDEM

Première plate-forme-tribune francophone mauritanienne d'informations, Cridem a indéniablement fait entrer l'information francophone mauritanienne dans l'ère du virtuel. Et elle a été quasiment seule quelques années sur ce terrain. C'est bien l'oeuvre de deux hommes : Moustapha Diop et son ami et "frère" dit-il, Claude Kheloua, devenu Mohamed Nourredine après s'être converti à l'Islam, que les mauritaniens appelaient Claude K, comme s'il leur était intimement proche, celui qui d'une certaine façon, ils fréquentaient chaque jour.

"Son premier contact, avec la Mauritanie, se noue entre 1966 et 1967, quand, élève à l’Ecole Militaire, il rencontre deux hommes qui joueront un grand rôle dans sa vie future: Moustapha Diop et Ely Ould Mohamed Vall, jeunes officiers en formation en France. De forts liens d’amitié se nouent entre les trois hommes. La Mauritanie entre, en catimini, dans la vie du jeune Claude. Ce dernier quitte l’armée en 1970. (...) En 2003, il reçoit un mail de Moustapha Diop, par le biais de son entreprise Kheloua Marketing. C’est «la» rencontre. Tout s’enchaîne. Moustapha Diop lui parle, longuement, de son pays, du régime dictatorial instauré par Taya, des espoirs de changement de gouvernance. Et l’idée d’un site se fait jour. Son credo: dénoncer un régime dictatorial et les atteintes aux droits de l’Homme. Au début, il n’y a, pratiquement, que de la «libre expression». C’est la ruée et le succès immédiat. Le besoin de paroles, de témoignages, le rejet de 20 ans de régime sanglant font que les Mauritaniens, en particulier ceux de la diaspora en exil, suite aux atrocités de 1989 et aux déportations massives, s’emparent de ce nouveau site. D’autres existent déjà mais CRIDEM fait son chemin, petit à petit. Claude K. ne connaît, toujours pas physiquement, la Mauritanie." raconte la poétesse chroniqueuse Mariem Derwich, lors d'une rencontre avec Claude en 2010.

Ce n'est qu'en 2008 qu'il s'installe physiquement en Mauritanie, où il se marie corps, âme et foi. E où il décède le 28 septembre 2014.

Isabel Fiadeiro. Crédit : MLK/Mozaikrim
Isabel Fiadeiro. Crédit : MLK/Mozaikrim

Isabel Fiadeiro, directrice de Zeinart

Depuis huit ans qu’elle dessine les endroits, les gens, et des scènes de la Mauritanie, au gré de ses voyages et des moments dont elle est témoin, la peintre dessinatrice portugaise, « amoureuse de la Mauritanie », rêve d’un art pictural mauritanien qui continuerait sur une voie de la modernisation, où certains artistes du pays l’ont engagé.

« Tout artiste, que ce soit littéraire, musical, ou pictural, cherche à révéler une vérité, qu’il ressent de façon diffuse lui-même, mais qu’il veut toucher. Et c’est cela le sens de toute quête artistique. Et la Mauritanie a réveillé cela en moi» continue l’artiste qui évoque aussi sa mémoire « visuelle », qui facilite son travail de dessinatrice.

«L’art mauritanien a commencé, et doit continuer sur cette voie de la modernisation, que certains de ses artistes ont emprunté, dont Hussein Haïdara, Oumar Ball ou Bechir Malum». Ce qui ferait d’ailleurs la spécificité de ces trois artistes à ses yeux, tient au fait qu’ils acceptent la critique constructive, «contrairement à beaucoup de peintres mauritaniens qui estiment déjà leur quête artistique achevée».

Un fort moment aussi dont elle se souvient, c’est l’exposition à Barcelone, «à un niveau international que tout artiste recherche», des femmes de la coopérative féminine de Djajibiné Gandega, présidente de ce regroupement de peintres de fresques murales soninkés. "Pourtant elles ne sont pas valorises dans leur propre pays" regrette Isabel. Une passion pour ces moments de vie, qu'elle partage sur son blog "sketching in Mauritania".

Sylvie Lancier (d) et Maurice Freund, fondateur de Point-Afrique Voyages. Crédit : DR
Sylvie Lancier (d) et Maurice Freund, fondateur de Point-Afrique Voyages. Crédit : DR

Sylvie Lansier, fondatrice du Lodge du maure bleu

En 1996, après une vingtaine d'années dans une profession para-médicale en France, Sylvie Lansier songe à une reconversion dans une activité touristique. "J'envisage d'abord le sud marocain. Puis le hasard d'un voyage en Mauritanie, m'a fait découvrir un pays où l’authenticité saharienne était encore bien ancrée. Mon choix s'est instantanément fait" raconte Sylvie Lansier. Après plusieurs séjours, elle s'établit en 1997, d'abord à Nouakchott, puis dans l'Adrar en 2000, en créant une agence réceptive à Atar, et une auberge à Chinguitti.

"L'accueil et la compréhension qui m'ont été communiqués, ont estompé les doutes que je pouvais avoir sur mon éventuelle adaptation à la vie ici. Et la participation au développement d'un tourisme naissant était très motivante. Lorsque la certitude d'un avenir professionnel s'est confirmée, la question d'un retour en France ne se posait plus" affirme la sexagénaire, qui a commencé dans l'Adrar la promotion de la destination Mauritanie.


La mise en place de vols direct sur Atar et la fermeture de plusieurs destinations sahariennes dont principalement celle de l’Algérie, ont largement profité au développement du tourisme Adrarien.

"Cela a d’ailleurs peut-être été un peu trop vite. Pour que la formation et le professionnalisme puissent suivre, il aurait été préférable que cela se fasse plus progressivement" concède la propriétaire du lodge du Maure bleu.

En fait, la promotion est vraiment devenue nécessaire à partir de la fin 2007, lorsque l’image de la Mauritanie s’est brutalement écroulée du fait de son assimilation (largement provoquée par un battage médiatique injustifié) au terrorisme. "Il ne restait plus que quelques professionnels sur le terrain (les dilettantes ayant disparu aussi vite qu’ils étaient apparus) pour se battre, afin de maintenir et essayer de restaurer cette image et aussi la confiance. Nous n’avions que très peu de moyens pour communiquer et il faut admettre qu’internet et les réseaux sociaux nous ont en partie permis d’éviter de sombrer dans l’oubli complet" affirme Sylvie Lansier.


"Une bonne partie de l’Adrar (dont les villes anciennes de Ouadane et Chinguetti) étant passée en zone rouge j’ai alors tenté de créer une activité, sous forme de campement de charme, dans le Sud du pays. Le bas delta du Fleuve Sénégal était encore peu connu et l’existence du Parc National du Diawling (peu connu lui aussi) pouvait être une opportunité de développer une autre forme de tourisme plus axé sur la faune et l’écosystème exceptionnel de cette zone. La clientèle visée était celle des résidents à Nouakchott et des quelques rares touristes effectuant la liaison Maroc/Sénégal. Il aurait aussi été possible d’avoir de la clientèle venant du Sénégal, particulièrement de Saint Louis, mais la difficulté d’obtention du visa (il ne pouvait être délivré qu’à Dakar à l’époque- ndlr) ainsi que son coût trop élevé pour des séjours de week-end ont été un obstacle non négligeable" dit la professionnelle du tourisme.

Et pourtant, l’existence toute récente d’une réserve de biosphère transfrontalière (RBT) incluant les Parcs du Djoudj, de la Langue de Barbarie et du Diawling aurait pu être un vrai moteur de développement éco-touristique. Après trois saisons d’activité insuffisante, le campement a été fermé.