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Mozaikrim

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Odile Ndoumbé-Faye : «On ne peut pas se payer le luxe de discriminer, faire violence à 52% de notre population»

Odile Ndoumbé-Faye : «On ne peut pas se payer le luxe de discriminer, faire violence à 52% de notre population»

Odile Ndoumbé-Faye, lors d'un atelier à Dakar sur les violences faites aux femmes, à Dakar, le 6 mars 2015. Crédit : MLK
Odile Ndoumbé-Faye, lors d'un atelier à Dakar sur les violences faites aux femmes, à Dakar, le 6 mars 2015. Crédit : MLK

Odile Ndoumbé-Faye est la secrétaire exécutive de l’association africaine pour la recherche et le développement (AFARD), première organisation panafricaine dont les activités sont axées sur la recherche féministe. En 37 ans d’existence, cette structure a fait un plaidoyer formidable dans 22 pays africains pour la promotion des droits féminins. Brillante sociologue sénégalaise, elle est reconnue comme une des femmes les plus influentes du continent africain, notamment dans le lobbying auprès des autorités publiques africaines pour faire avancer les droits des femmes africaines. Entretien.

On parle souvent de « violences faites aux femmes » ; mais on n’évoque surtout que les violences physiques. Sont-elles les plus graves ?

Quand on parle de «violences faites aux femmes», on ne s’attarde souvent effectivement, que sur les violences physiques (bousculades, gifles, viols, gavages, brûlure…), les plus visibles. Mais les violences psychologiques (insultes, menaces), économiques (contrôle de leur budget, héritage, refus de payer la pension alimentaire…) et institutionnelles (lévirat, sororat, mariages forcés, veuvage…) sont courantes et toutes aussi destructrices que celles physiques.

Votre organisation a publié récemment une étude sur le sujet. Qui pratique ces violences ?

Ces violences sont le plus souvent le fait des proches de «l’espace privé», des maris, des oncles, le boutiquier même. Elles prennent parfois des avatars inattendus, selon l’enquête que nous avons menée dans dix pays d’Afrique de l’ouest. C’est une minorité, mais on a quand même perçu des cas de violences faites à des femmes, par d’autres femmes. Dans ces cas relevés, cela se produit dans un environnement de polygamie.

Vous évoquez les «obstacles institutionnels» qui bloquent une lutte efficace contre ces violences. Quels sont-ils ?

Certaines superstructures institutionnelles, liées aux sociétés sont le premier frein aujourd’hui pour lutter efficacement contre ces violences. Au Sénégal par exemple, on parle de «tolérance zéro» des violences faites aux femmes et aux filles, mais l’impunité des violeurs est encore là dans une très grande majorité. Cela arrivant souvent dans le domaine privé, la pression familiale est telle que les charges sont abandonnées.

Comment lutter alors dans ce cadre?

Il faut impliquer les filles ET les garçons, dès le bas-âge, pour développer une nouvelle socialisation dans les rapports entre genres. Il faut activer de manière plus dynamique l’approche communautaire et multidimensionnelle en même temps. C’est-à-dire, il faut sensibiliser la justice, le monde économique, social, le milieu associatif, et les communautés encore imprégnées d’us et coutumes freinant l’impact des actions contre les violences faites aux femmes. L’éducation doit être la première arme, et c’est certainement sur le long terme, la plus efficace. Pour la justice par exemple, les associations doivent pouvoir se porter partie civile, car la raison pour laquelle les charges sont lâchées, c’est que les victimes se désistent et retirent leurs plaintes, forcées par leur entourage, car dans une majorité relative des cas de viols, le violeur est un proche de la famille, parfois un oncle, parfois un cousin.

Odile Ndoumbé-Faye, secrétaire exécutive de l'AFARD. Crédit : MLK
Odile Ndoumbé-Faye, secrétaire exécutive de l'AFARD. Crédit : MLK

La notion de "chef de famille" est au centre de vos réflexions…

Les politiques d’ajustement structurel ont été terriblement destructeurs : ils ont désagrégé les noyaux familiaux. Les hommes ont perdu leurs emplois, et ce sont les femmes qui ont pris le relais de pourvoir aux besoins de la famille, notamment par le commerce. Ainsi, la notion de «chef de famille» a évolué. Dans beaucoup de foyers en Afrique de l’ouest, vous devez constater cela aussi éventuellement en Mauritanie, les femmes pourvoient aux besoins matériels de leurs familles de plus en plus. Dans cette perspective, il ne serait pas absurde au niveau légal d’aménager les textes pour consacrer cette situation de fait.

Quel regard portez-vous sur l’évolution des droits féminins en Afrique, et plus particulièrement en Afrique de l’Ouest ?

Les droits des femmes ont évolué en dents de scie, et c’est le problème. Nous avons des lois modernes, bien faites, qui nous protègent. Mais leur application pose problème, du fait de la superstructure des coutumes, qui ont encore un poids énorme, et de manière informelle, bien plus puissant que le cadre légal. Les confréries religieuses sont aussi puissantes que les institutions publiques. Car au Sénégal, on est encore plus talibés que citoyens !

L'AFARD oeuvre à travers 22 pays de l'Afrique. Au-delà de la perspective intégratrice évidente, à travers le prisme du féminisme entre autres, quelles portées intellectuelles visez-vous?

La «colonisation» de la recherche africaine et l'utilisation des femmes comme objet de recherche ont eu pour conséquence d'occulter les réalités historiques, socioculturelles dans l'analyse et l'interprétation des données; ce qui a occasionné le foisonnement d'écrits subjectifs sur les conditions sociales et la participation des femmes au processus de développement du continent Africain.

Face à cette situation et au regard du poids encore important des perceptions extérieures sur la résolution de ces problèmes à l'époque, l'AFARD s'est fixée comme mission de bâtir un puissant mouvement de femmes africaines alliant les droits humains à la théorie, et à la pratique du développement, en s'investissant dans la recherche, et en apportant sa contribution au développement durable du continent et à l'ancrage de la démocratie. Il s'agit aujourd'hui encore, pour l'AFARD, de contribuer à l'édification d'une société africaine démocratique, développée, juste et égalitaire.

C'est une démarche qui se veut résolument endogène, avec ce groupe de réflexion. Aujourd'hui nous sommes fières d'être devenues un moyen d’influence, et un cadre de plaidoyer en faveur d’un changement économique ,politique et social pour aider à transformer les vies et les moyens de subsistance des femmes africaines.

Je vous vois déterminée, et ardente quand vous évoquez ces questions...

Je travaille depuis très longtemps sur ces questions. Mon vécu et mon parcours intellectuel m’ont forgé dans la certitude que ce continent, et tous les pays qui le composent, ne décolleront pas vraiment pour un développement durable, tant que les femmes ne seront pas rétablies dans leurs droits sociaux, économiques, familiaux, les plus élémentaires. J’ai grandi dans un milieu rural ; j’ai vu comment le patriarcat organise la condition féminine dans nos sociétés. C'est quelque chose de fondamentalement injuste, et donc oui je suis "ardente" comme vous dites, quand on touche à ce terrain (rires).