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Mozaikrim

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Enfance à M’Berra : La vie rêvée des anges

Enfance à M’Berra : La vie rêvée des anges

Des élèves d'une classe du primaire à l'école-6 du camp de M'Berra. Crédit : Mozaikrim / MLK
Des élèves d'une classe du primaire à l'école-6 du camp de M'Berra. Crédit : Mozaikrim / MLK

De plus en plus oublié de l’opinion, et confronté à une baisse régulière de fonds de soutien depuis un an et demi (Une « baisse de 20% » en fin 2013 et juin 2015) le camp de réfugiés maliens de M’Berra, constitue malgré tout un système quasi-urbain à part entière. Au cœur de ce système, l’organisation de la vie des enfants est une préoccupation constante des ONG y œuvrant. A la rencontre de certains de ces enfants.

Quinze kilomètres de piste sépare Bassiknou du camp de M’Berra. Et c’est après ces quinze kilomètres de cahotements, et à la suite d’une dune surélevée, qu’apparaît comme par enchantement, le camp de M’Berra.

Près de 68.000 réfugiés, selon un dernier recensement en 2015, vivent depuis 2012 dans cette désormais quasi-agglomération de 300 hectares (il en reste 150 autres encore non utilisés, en prévision d’éventuelles vagues d’arrivées, selon l’évolution de la situation au Mali du Nord), divisée en quatre zones, elles-mêmes réparties en moyenne en huit blocs. M’Berra représente en terme de population la quatrième ville mauritanienne. Tous les réfugiés qui y sont ne sont pas forcément maliens. « La population était recensée à plus de 100.000 personnes en 2012, puis on est régulièrement descendu dans les chiffres, avec l’affinement et le dégagement du système de mauritaniens qui étaient venus vivre au camp, en passant par Léré et Fassala, les centres de pré-enregistrement des réfugiés » explique Hassan Ndiouk, assistant technique de l’ALPD, à l’antenne de Bassiknou. C’est l’ALPD qui est chargé de superviser l’enregistrement des arrivées, des décès, naissances, mariages, divorces, des fonctionnaires maliens en fuite, les cas d’enfants-soldats.

Enfants jouant au football dans un terrain vague du camp de réfugiés. Crédit : Mozaikrim / MLK
Enfants jouant au football dans un terrain vague du camp de réfugiés. Crédit : Mozaikrim / MLK

Mille humanitaires, de la dizaine d’ONG et du système des nations-unies, se répartissent les tâches organisationnelles de cette structure.

En pénétrant par l’ouest dans le camp de M’Berra, on découvre les quelques nouvelles tentes érigées pour les deux bonnes centaines de peuls (essentiellement des femmes et enfants) arrivés depuis mai du Nord-Mali, et fuyant des confrontations avec le gouvernement malien. Les yeux vifs s’incrustent sur des visages aux traits émaciés par la fatigue et la lassitude de la vie au camp. Quant aux enfants, seuls les plus jeunes (0 à 12 ans à peu près) sont là. Les adolescents sont restés avec le bétail, qu’ils gardent, pendant que les pères font la guérilla. Aucun d’entre eux ne va à l’école pour le moment, étant aussi arrivés à la fin des cours scolaires.

« Nous venons surtout de la zone de Nampala, dans le cercle de Niono, au sud de Tombouctou. Il y a des attaques régulières depuis le début de l’année, et l’armée malienne également y agit en territoire conquis, prenant parfois des éléments de notre bétail par la force. C’est pour cela que nos hommes sont restés pour se battre et que nos jeunes garçons gardent le bétail » explique longuement une des nouvelles femmes peules réfugiées.

Aïchetou, chez elle entrain de réparer un vêtement. Crédit : Mozaikrim / MLK
Aïchetou, chez elle entrain de réparer un vêtement. Crédit : Mozaikrim / MLK

Education et formation

Adolescente déscolarisée, alphabétisée et formée par l’ONG ESD (Ensemble pour la Solidarité et le Développement), sur fonds de l’UNICEF, Aïchetou est à présent une couturière réputée dans le camp. Du haut de ses 17 ans, qu’elle aura en septembre prochain, elle se rend compte de l’opportunité inédite qu’elle a eue. « En arrivant au camp en 2012, de Léré, avec ma mère et mes deux sœurs, les écoles n’étaient pas encore prêtes ; en allant voir ESD, j’ai été alphabétisée, et formée durant trois mois à la couture » précise la jeune femme.

A la fin de sa formation, un kit de démarrage d’activité lui est fourni, qui comprend notamment une machine à coudre. « Depuis je gagne de l’argent. En moyenne, 1500 ouguiyas (3.5 Euros) par jour. Je pourrais faire plus avec un atelier que j’installerais sur une place visible, pour attirer plus de clients. Depuis que j’ai appris à tenir un cahier de comptes, je me projette plus dans l’avenir » expose-t-elle. En dehors de son activité, elle suit des cours de Coran le matin, et le reste du temps aide sa mère dans les tâches domestiques.

Adolescentes en formation de cuisine et pâtisserie au centre d'ESD à M'Berra. Crédit : Mozaikrim / MLK
Adolescentes en formation de cuisine et pâtisserie au centre d'ESD à M'Berra. Crédit : Mozaikrim / MLK

Adama Sy, représentant d’ESD à M’Berra est particulièrement fier du parcours d’Aïchetou. « Elle savait à peine lire l’arabe quand elle est venue à nous. Nous l’avons donc initié à la lecture, à l’écriture, et à l’énumération. Aujourd’hui elle tient cette activité génératrice de revenus, certes modeste, mais qui procure une indépendance relative à sa famille » constate Adama Sy. Aïchetou a pu bénéficier du processus de formation d’ESD, ayant été recensée parmi les enfants déscolarisés du camp.

Comme tous les autres, on lui a demandé dans quelle langue elle voulait être alphabétisée. « Nous alphabétisons et formons en arabe, en français, en songhaï et en tamachek » dit Adama Sy. En 2015, ESD a formé dans le camp, 60 adolescentes en couture, et 60 autres en teinture. « Actuellement, il y a 4 formations en cours. Une en pâtisserie-restauration, et une autre en coiffure féminine pour les filles ; et 20 adolescents sont formés en mécanique et en coiffure masculine ; le tout réparti dans 18 centres d’alphabétisation dans les langues de toutes les communautés présentes » affirme le représentant d’ESD.

Deha, sourd-muet, élève à l'école-6 de M'Berra. Crédit : Mozaikrim / MLK
Deha, sourd-muet, élève à l'école-6 de M'Berra. Crédit : Mozaikrim / MLK

Les handicapés également pris en main

Dans la même perspective éducative, Intersos épaule les écoles installées par UNICEF dans le camp de M’berra, en prodiguant des cours de rattrapage durant l’été de vacances, et en fournissant des cantines scolaires. Le directeur de l’école 6 du camp, une école primaire, dans le bloc 7 de la zone 2 du camp, Nkyni Ould Cheybani, anciennement directeur coordinateur d’écoles, à Tillensi et Aljenoul, près de Tombouctou, est fier de ce suivi régulier. 271 enfants (sur 1021 enfant allant à l’école dans le camp – soit 50% des enfants de moins de 14 ans, vont en primaire dans les classes de M’Berra) bénéficient de ces cours, dont 165 filles.

« Nos élèves lisent et écrivent parfaitement bien, en fin de seconde année de primaire. Ils suivent le même programme qu’au Mali, avec le même emploi du temps, et parfois même des enseignants issus du même système pédagogique » dit-il simplement en pénétrant dans une des classes de rattrapages. Dans celle-ci, figure Deha, sourd-muet de 8 ans, et brillant élève, qui a tout de même « à rattraper un retard en calculs, comme la plupart des enfants présents » explique le maître des cours, Hussein Ag Atta, qui était avant M’Berra, enseignant à Ber, dans le cercle de Tombouctou.

Dans une classe rattrapage cet été 2015 à M'Berra. Crédit : Mozaikrim / MLK
Dans une classe rattrapage cet été 2015 à M'Berra. Crédit : Mozaikrim / MLK

« Contrairement à ce que beaucoup pourraient croire, enseigner à des enfants dans un camp est moins difficile que dans une localité, située dans un contexte quotidien « normal » » affirme Nkyni Ould Cheybani. « Ils sont plus concentrés, car l’environnement scolaire ici est le seul pour une large partie de ces enfants où ils trouveront un encadrement constant. D’ailleurs, et ce n’est pas un hasard, les promotions au brevet, ainsi qu’au baccalauréat de M’Berra, sont classées toutes les deux secondes dans tout le Mali, après les promotions de l’académie de Kayes ! » ajoute fièrement le directeur de l’école-6.

Deha fait partie des 73 enfants handicapés dans le camp, pris en charge au niveau éducatif par Intersos, et pour qui l’ONG fournit des cantines scolaires, où « de la bouillie de mil enrichi est distribuée à la récréation » souligne Maïmouna Ly, superviseure des cantines scolaires pour Intersos à M’Berra.

Fadimata et sa fille, au centre de santé de MSF à M'Berra. Crédit : Mozaikrim / MLK
Fadimata et sa fille, au centre de santé de MSF à M'Berra. Crédit : Mozaikrim / MLK

Jeune maman

Au CRENI de Médecins Sans frontières (MSF) à M’Berra, l’équipe met en avant l’état de vulnérabilité avancé des enfants du camp, surtout en cette période de soudure. « 31 enfants ont été admis dans le centre depuis le 1er juillet. Nous les gardons entre une et deux semaines selon leur condition » explique Dominique Kouadio, référent du projet médical de MSF à M’Berra. Zahra, 3 mois, est hospitalisée pour insuffisance de lait maternel. Sa jeune maman de 16 ans, Fadimata, est justement dans un état nutritionnel déséquilibré. « Je suis au camp depuis 2012, et suis en 2ème année au collège, à l’école 3, en zone 3 du bloc 6 » dit-elle timidement, les yeux baissés.

« Je viens d’abandonner l’école, après l’accouchement. A présent, je voudrais commencer un commerce, de teinture de voiles » continue Fadimata, dernière d’une famille de 4 frères et 5 sœurs. Elle veut aider son mari chômeur à subvenir aux besoins de leur famille, surtout dans un contexte de baisse du rationnement alimentaire, qui a affecté l’équilibre nutritionnel de tout le camp.

Consultation d'une fillette de 5 mois au centre de MSF à M'Berra. Crédit : Mozaikrim / MLK
Consultation d'une fillette de 5 mois au centre de MSF à M'Berra. Crédit : Mozaikrim / MLK

« Globalement la malnutrition infantile a baissé entre 2012 et 2015, passant de 15 à 1%. Cette baisse intervient grâce à l’action conjointe des différentes ONG intervenant dans le domaine de la santé infantile, dont notamment Action Contre la Faim, UNICEF, et Médecins Sans Frontières, qui a installé un centre de santé au sein du camp, qui dépiste et prend en charge les enfants malnutris. Le risque est de voir tous ces efforts pour résorber la malnutrition des enfants de 6 à 59 mois, chanceler avec la baisse du rationnement alimentaire. Le cas de Fadimata est un parmi d’autres qui nous rappelle cette inquiétude » affirme Dominique Kouadio.

Mais d’autres pathologies sortent d’embuscade. Sur les 19.100 patients que MSF a traités en 2015, au trimestre avril-mai-juin, 5025 sont des enfants, qui ont surtout été traités pour du paludisme, des diarrhées, des problèmes pulmonaires et respiratoires. Et dans l’espace en pleine reconstruction, et améliorations, qui sert de base au camp pour MSF, l’équipe médicale surveille constamment les chiffres de ces maladies, leurs causes et leurs conséquences : « Nous sommes dans un cercle vicieux : depuis la baisse du rationnement des vivres en juin dernier, qui a notamment fait passer de 12 à 5kg de riz remis à chaque enfant par famille, couplée à la période de soudure, et de pluie, le palu, l’enfant demeure encore plus vulnérable à la malnutrition » décrit Alou Konaté, infirmier de MSF à M’Berra.

Un cercle vicieux, que le chainon du paludisme rend plus difficile à casser, car les moustiquaires imprégnées distribuées sont presque aussitôt revendues pour acheter des biens alimentaires.