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Mozaikrim

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Leïla Sy, réalisatrice : "La société française est en souffrance extrême, et elle récolte malheureusement les fruits de ce qu'elle a semé depuis 40 ans"

Leïla Sy, réalisatrice : "La société française est en souffrance extrême, et elle récolte malheureusement les fruits de ce qu'elle a semé depuis 40 ans"

Leïla Sy, en tournage. Crédit : DR
Leïla Sy, en tournage. Crédit : DR

Femme de l'ombre du mouvement hip-hop en France, Leïla Sy a réalisé des clips de plusieurs artistes français, notamment des rappeurs comme Kéry James, Diam's ou Lino, connus pour des textes engagés sans concessions. Ses clips à l'image léchée, sans artifices a permis à des néophytes de ce mouvement de tout de même essayer d'accéder aux messages, au-delà du genre musical, comme elle l'espère dans cet entretien. Rencontre avec une artiste "en mission".

Vos images vidéo ont la même énergie, la même poésie que les mots et mélodies des chanteurs dont vous réalisez les clips. C'est l'image exacte posée sur la rime chantée. Particulièrement dans le rap français c'est une corrélation assez rare à mon sens... Quand je vois le clip "Lettre à la république", je vois Kéry James et son univers d'écriture. Comment arrives-tu à une telle "juste corrélation"?

Déjà, merci beaucoup pour cette rencontre; c'est toujours gratifiant pour un artiste de voir que ses œuvres voyagent à travers le monde, particulièrement en Afrique, d'autant plus que les artistes avec lesquels je travaille sont très attachés à leurs origines et au continent africain.

Pour chaque morceau que je dois clipper, il y a à mes yeux une réponse singulière à apporter. On ne peut pas dire qu'il y a un concept sorti du tiroir pour chaque morceau. A chaque fois, on doit penser l'image en fonction du morceau et de l'artiste. Pour "Lettre à la république" dont tu parles par exemple, quand Kéry James m'a fait écouter le morceau, j'ai fait "Ouhlalalala !" (rires). C'était très violent, quand même incisif dans le fond et la forme. J'embrasse certaines idées des artistes avec lesquels je travaille, mais pas toutes finalement; ce n'est pas l'objectif d'ailleurs, mais c'est vrai qu'il est important pour moi de soutenir le message le mieux possible, et faire en sorte qu'il soit entendu par le plus grand nombre.

Quand j'ai entendu "Lettre à la République" j'ai tout de suite pensé que ça allait faire mal, mais je me suis surtout dit qu'il fallait absolument que les gens entendent ce que Kéry avait à dire, qu'ils ne s'arrêtent pas uniquement à la forme qu'est le rap, ou aux mots qui sont douloureux. Voilà pourquoi on a décidé de faire quelque chose de très esthétisant, où il n'y a ni blanc ni noir, où il y a uniquement des personnages cuivrés. Nous voulions attacher le clip au concept fort que la nation française choisit de statufier certains de ses enfants, et pourquoi ne pas se rappeler que nous sommes une France multiculturelle aujourd'hui, avec une combinaison de fils historiques?

Globalement, j'ai la chance de travailler avec des artistes qui me font confiance; ils ont une idée bien prévise pour le clip dont je vais m'emparer, et essayer d'insuffler mes idées propres. Parfois l'artiste n'a pas d'idée et me donne carte blanche pour l'image!

Je cherchais des modèles d'inspiration dans certains clips que tu as réalisé, comme "12ème Lettre" ou "Fautes de français" de Lino, l'un "freestyle", l'autre fortement marqué par une grosse scénarisation de l'image... En vain; Quels sont tes modèles d'influence ?

Je me suis professionnalisé au fur et à mesure que j'avançais dans la réalisation. Je n'ai pas un cursus académique qui me menait naturellement à la réalisation (diplômée de Penninghen, école de graphismes-concepteurs – NDLR). J'ai donc beaucoup appris avec mes équipes.

Quant à l'inspiration évoquée, la manière dont j'ai appris fait que je vais puiser des perspectives nouvelles dans l'histoire de l'art, la peinture, le cinéma. Dans la culture hip-hop, il y a les incontournables comme Hype Williams, ou les gros clippeurs américains. Je pense qu'on peut ne pas nécessairement avoir vu parce qu'on clippe du rap. Au contraire, il faut garder un large spectre créatif, une bibliothèque de forme plus vaste, comme partout.

Justement, tu marques de plus en plus une griffe visuelle reconnaissable. L'étape suivante qui semble naturelle, le cinéma ?

J'ai eu la chance de réaliser un documentaire écrit par Arnaud Fraisse, et produit par la radio "générations-développement" à l'époque. Le documentaire s'intitule "Rimes et châtiments", et traite du sujet de l'évolution du rap français.

Une référence directe au classique d'Arsenik "Rimes et châtiments" sur la compilation L432 ?

Bravo! (sourire). Oui c'était clairement un clin d’œil. Mais oui, mon but ultime est de passer à la réalisation de longs métrages. Tout en sachant que le clip vidéo combine mes passions que sont la musique, la danse, l'image, le hip-hop, le mouvement. Mais un film est un autre challenge!

"Lettre à la République", clippé par Leïla Sy

Avec Lino, sur le tournage de "Fautes de français". Crédit : Leïla Sy
Avec Lino, sur le tournage de "Fautes de français". Crédit : Leïla Sy

L'engagement associatif des femmes de "banlieues" est de plus en plus fort en France. Tu as toi-même été je crois savoir une de ces forces vives. Toujours aussi impliquée socialement ?

Malheureusement non. Ma vie de mère et la charge de travail qui m'incombent, me prennent entièrement. Je l'ai longtemps été, mais c'était parti d'une posture personnelle. Etant franco-sénégalaise, ayant été élevée par ma famille maternelle donc française, et n'ayant aucune accroche avec le pays de mon père, j'ai longtemps fantasmé sur le fait que je serais chez moi au Sénégal. J'y vais à l'âge de 15 ans pour la première; j'y découvre ma grand-mère pour la première fois, mais je découvre aussi que j'y suis différente; on m'appelle "la toubab".

C'était assez douloureux, et c'est à ce moment que je décide d'être chez moi là où je vis, donc en France. Avec des amis aux problématiques identitaires identiques, on a commencé de manière égoïste à se poser des questions sur nos origines, notre place en France où on ne nous accepte pas, alors que l'histoire nous enseigne que nous avons tout pour revendiquer cette place.

De fil en aiguille on a été rattrapé par l'actualité, notamment la mort tragique de Zyad et Bouna. Ça nous a poussé à nous ouvrir aux associations. Mais mon engagement professionnel, et celui des artistes avec lesquels je travaille, me dédouanent un peu de cet investissement.

Tu disais dans un entretien que tu avais une double-barrière professionnellement en France, d'abord en tant que femme, puis en tant que noire/métisse. Ces barrières ont-elles tendance à s'atténuer ou se renforcer de ton point de vue ?

Avec le temps je me rends compte qu'être une femme dans ce milieu est plutôt un atout. Il n'y en a pas beaucoup malheureusement. Cela me donne une vision différente des choses, d'autant que je suis métisse, et ne peux donc être empreinte d'un quelconque racisme que ce soit. Cela me donne une ouverture d'esprit qui fait que dans l'ambiance actuelle, j'aime à revendiquer mes origines africaines. Je suis plus forte de mes convictions, dans l'acceptation de mon identité, en tant que femme ou métisse, selon la problématique. Tout cela grâce au travail effectué avec mes équipes; on n'est jamais rien tout seul.

Il y a eu depuis un an et demi une série d'attentats en France. Comment perçois-tu le climat social aujourd'hui? Je n'arrive pas à cerner la société française depuis quelques années...

La société française est en souffrance extrême, et elle récolte malheureusement les fruits de ce qu'elle a semé depuis 40 ans. Ça n'est que mon point de vue personnel. J'ai très peur pour les temps à venir. Il y a un terreau vraiment propice à la radicalisation en France. Certains des artistes avec lesquels j'ai la chance de travailler le disent depuis de longues années, que l'abandon comme ça en jachère, de quartiers entiers, de pans entiers de la société, pour lesquels finalement il n'y a aucun respect, aucune considération, avec des jeunes sur-diplômés sans travail, discriminés pour leurs origines. Finalement quand des gens leur donnent une attention particulière qui n'est malheureusement pas la bonne, ils s'engouffrent dans la brèche.

Ces jeunes se sont clairement radicalisés, mais il faut aller à la source du problème : en l’occurrence pour moi Leïla, le problème vient de ces décennies de non-gestion totale, et de cette société qui ne laisse pas la place à tous ses enfants, de pouvoir progresser avec les mêmes chances.

Cette stigmatisation a produit 2 générations de paumés, sans ouvertures, et qui vont penser à tort que la violence peut être la solution à leurs problèmes de repères. Ça risque d'aller en s'empirant : un môme de 14 balais en 2016 est beaucoup plus difficile à gérer qu'en 2000. ils grandissent étouffés et s'accrochent à ces discours religieux radicaux violents.

Pour avoir soutenu des artistes comme Kéry James, extrêmement droits dans leurs convictions, et bien dans leurs baskets, pour eux, la situation actuelle est à pleurer : ce sont presque 20 ans de travail écrasés en un instant. Ça fait le jeu de la division qu'ils craignaient, d'autant que la plupart des médias et des politiciens versent dans l'amalgame. Les gens ont peur, alors qu'on ne devrait pas y céder.

Ton dernier coup de coeur cinéma ?

(Pensive). Hmmm, "Divines" ! J'ai eu la chance de le voir en projection avec une association. Magistral! C'est le cinéma que je rêve de faire. C'est délicat et brillant. J'ai été saisie par l'intelligence de la mise en scène, la simplicité, la justesse, et la beauté des personnages.

Et côté musique ?

Je n'ose pas les citer; j'écoute beaucoup ce qu'écoutent mes garçons de 8 et 10 ans, donc on va passer ! (rires). Mais sinon plus personnellement, j'écoute beaucoup, en boucle, le prochain album de Kéry James qui sort en septembre. Ça fait partie de mon travail. Je m'immerge dans son univers et VRAI-MENT, il y a du très très lourd qui arrive! Particulièrement un morceau avec Lino et Youssoupha, qui s'appelle "Musique nègre". C'est juste d'une puissance textuelle et musicale... (gros soupir). C'est le rap que j'aime. Je peux danser sur du Drake ou "validée", mais c'est ce genre de rap engagé qui me transporte, et me motive pour participer à aider à changer les choses.