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Mozaikrim

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Camille Evrard, historienne-chercheure spécialisée dans l'armée mauritanienne : "Une armée sans MÉRITOCRATIE et sans EXEMPLARITÉ des chefs, est vouée à s'effondrer sur elle-même!"

Camille Evrard, historienne-chercheure spécialisée dans l'armée mauritanienne : "Une armée sans MÉRITOCRATIE et sans EXEMPLARITÉ des chefs, est vouée à s'effondrer sur elle-même!"

Camille Evrard est docteure en histoire contemporaine, actuellement chercheure à l'université de Toulouse Jean Jaurès. Elle soutient en 2015 à la Sorbonne sa thèse sur la transition militaire à l'indépendance mauritanienne : "De l'armée coloniale à l'armée nationale en Mauritanie : une histoire militaire sahélo-saharienne, de la conquête à la guerre du Sahara occidental". De passage à Nouakchott, pour une conférence à l'institut français de Mauritanie, le mardi 29 novembre, elle répond aux questions de Mozaikrim, par rapport aux grande étapes fondatrices d'une armée mauritanienne, bien plus complexes qu'on ne l'imagine, dans un contexte actuel où le révisionnisme ambiant d'une frange idéologique au pouvoir, en quête d'une identité glorieuse nouvelle, modifie allègrement les faits historiques, toujours têtus. Entretien sans langue de bois.

Des anciens combattants, notamment de la guerre du Sahara et d'Indochine photographiés par Yero Djigo. De gauche à droite :Hanneck Ould Sidi, El Kassem Ould Sabar, Tfoil Ould Sidi Ahmed et le colonel Anne Amadou Baboly. Montage: Mozaikrim

Des anciens combattants, notamment de la guerre du Sahara et d'Indochine photographiés par Yero Djigo. De gauche à droite :Hanneck Ould Sidi, El Kassem Ould Sabar, Tfoil Ould Sidi Ahmed et le colonel Anne Amadou Baboly. Montage: Mozaikrim

Comment est venue l'idée de ce sujet très particulier (géographiquement et historiquement)?

 

Pour la thèse, j'ai choisi le sujet en constatant qu'il y avait de nombreuses études sur l'armée coloniale, mais très peu qui tiraient le fil jusqu'aux indépendances et surtout après. Mon idée était donc de ne pas m'arrêter à cette barrière un peu factice de l'indépendance, mais de faire une sorte d’histoire globale de l'armée en Mauritanie. Le début de cette histoire était difficile à marquer : est-ce que c'est après la seconde guerre mondiale? Ou le début de la conquête? Finalement j'ai choisi la fin de la conquête.

 

Pourquoi ?

 

Parce que c'est le moment où on comprend que la colonisation du Sahara est une affaire de militaires. C'est le moment où les troupes françaises, du Maroc, de l'Algérie et de Dakar, se rejoignent à Tindouf et dans le Nord mauritanien en 1934. Là j'avais mon point de départ, même si pour le mettre en contexte, je devais auparavant parler des combats contre la conquête coloniale, par exemple des Regueibat dans le Trab El Bidhan historique, ou ceux dans la vallée du Sénégal. C'est une histoire bien connue déjà.

 

Justement! On est en plein actualité de poussées nationaliste, et révisionnistes par la même occasion, sur les "martyrs" de la résistance...

 

Cela a été vu de tous les temps : l'écriture d'un roman national nouveau. Parce qu'on connaît parfaitement bien ce pan de l'histoire mauritanienne. Mais pour une histoire totalement équilibrée, il y a en Mauritanie des chercheurs plus compétents que moi pour fouiller les archives francophones et arabophones, pour raconter cette histoire, sans raconter une histoire rêvée d'un côté ou de l'autre.

Il n'y a pas une tribu, une famille, une communauté qui a résisté plus que d'autres, même si il faut souligner que les Reguibat ont particulièrement donné du fil à retordre à la France coloniale jusque dans les années 1960.

 

Le problème c'est quand on veut faire, ou refaire une histoire où tout rentrerait dans les cases. Et ce n'est pas possible : parce que si on commence à regarder les détails, on s'aperçoit que les choses sont toujours plus complexes. On peut multiplier les exemples pour montrer que les attitudes vis à vis de la conquête coloniale sont nuancées, elles changent en fonction des périodes, des rapports de force... On ne peut donc pas réécrire une histoire de la résistance à travers un seul prisme, c'est impossible !

 

C'est une constante nationaliste universelle, l'écriture d'un "roman national nouveau"?

 

Oui. Même en France, ce n'est que récemment que l'on commence à documenter précisément les règlements de compte de la Libération et le caractère relatif de la résistance de certaines personnes, pour ne prendre que cet exemple. Tout pays passe à un moment par cette crise identitaire sur son histoire et veut simplifier des faits complexes. Le truc en Mauritanie, c'est que ça vient très tardivement et que ce n'est pas quelque chose qui va cimenter une nation qui se cherche encore.

 

Votre thèse commence donc à la fin de la conquête coloniale; elle se termine quand?

 

Ce qui me semblait être une vraie innovation pour cette thèse, c'était de faire l'histoire de l'armée nationale mauritanienne, à travers trois périodes-clés: des années 30 aux années 50. C'est là que prend forme ce que j'appelle le "mythe méhariste", c'est-à-dire cette histoire commune d'officiers français qui ont servi ici avec les tirailleurs d'un côté, et les goumiers de l'autre. C'est une relation très particulière qui structure et donne une couleur à l'armée coloniale dans le Sahel-Sahara qu'on ne trouve pas ailleurs.

Ensuite cette transmission des prérogatives de l'armée à un moment de tâtonnement complet, malgré tout ce qu'on a pu en dire, et qui couvre l'intervalle historique de 1955 à 1965. Les autorités françaises ne savent pas trop comment gérer cette transmission, comment s'adapter à toutes ces réformes pour "l'outre-mer" (terme administratif pour les colonies -ndlr).

En 1955 on commence à développer des plans d'africanisation des cadres : l'institution militaire reconnaît qu'elle doit s'adapter avec la loi-cadre, mais comment faire quand tout cela se fait en catimini !? D'autant plus que dans la zone qui est la Mauritanie aujourd'hui, on n'a quasiment aucun cadre, et les Africains sont limités dans les grades, à part les originaires des 4 communes du Sénégal. Mais le problème est qu'on a recruté des tirailleurs plus particulièrement dans certaines régions, et évidemment pas beaucoup en Mauritanie.

Dans les pays « biculturels », comme ici, au Mali ou au Niger, les goumiers n'avaient pas le statut de militaire régulier jusqu'en 1958, donc ils n'avaient pas la même formation, ils n'avaient pas les mêmes entraînements, les mêmes anciennetés etc.. C'est très confus au moment des indépendances.

Donc comment créer les gardes nationales, les gendarmeries nationales, les polices et les armées nationales avec ce paysage hétéroclite? J'entends beaucoup "les armées nationales sont nées du transfert des armées coloniales aux pays". Mais c'est bien plus compliqué que cela.

 

Comment se comportent les élites locales à ce moment charnière?

 

Justement, les élites locales commencent à laisser voir leurs propres agendas, rendant cette période de 1955 à 1965 encore plus cruciale : comment Mokhtar Ould Daddah et son équipe ont fait des choix sur les goumiers par exemple est très intéressant. Les Français, surtout pendant les échauffourées dans le nord, à la fin des années 1950, avaient besoin de recruter des partisans maures, des gens qui étaient là pour le contrôle armé et pour l'action psychologique, car il fallait lutter contre la propagande marocaine de l'Istiqlal. On recrute des goums tribaux, c'est-à-dire des gens qui fonctionnent encore avec un chef traditionnel ; ils reçoivent de l'argent, des armes etc.. Que fait-on de ces gens-là à l'indépendance? Est-ce qu'on continue à entretenir des goumiers tribaux, alors que l'idée de Mokhtar Ould Daddah est de créer une nation ? Avec son cabinet militaire récemment créé, il prend la décision dès le début de 1960, de démobiliser tous les goumiers tribaux, que l'Etat ne peut pas rémunérer, et qui sont fondés sur des statuts traditionnels qu'il estime éculés. Il veut des gens désireux de s'engager pour la nation, d'où la création d'un nouveau corps armé. C'est un exemple de comment l'agenda mauritanien commence à être prééminent dans la formation de l'armée nationale.

Camille Evrard. Crédit : Mozaikrim/MLK

Camille Evrard. Crédit : Mozaikrim/MLK

Quelle est la troisième et dernière période-clé de votre étude de cas ?

 

Ce qui me semblait original dans cette thèse, c'était d'essayer, et je suis très humble sur ce que j'ai réussi à faire, de faire l'histoire de l'armée nationale mauritanienne. J'ai voulu aller jusqu'à la guerre du Sahara occidental, pour aller jusqu'à la déposition de Mokhtar Ould Daddah en 1978, mais aussi parce que c'est la première vraie guerre, le baptême du feu de cette armée nationale. J'ai fait avec des sources de seconde main, avec les entretiens que j'ai pu des survivants de cette période, des livres écrits sur la guerre au Sahara, revenant rarement sur les problèmes spécifiquement mauritaniens, et quelques rares archives incomplètes. Après 1966, c'est plus compliqué les archives, autant en Mauritanie qu'en France.

 

Comment ça se fait que ce soit si compliqué en France ?

 

La loi sur les archives françaises ne permet pas de consulter des documents de moins de 50 ans, sauf sur dérogation. Pour les papiers classifiés c'est bien sûr plus long, mais dans tous les cas la possibilité de dérogation dépend de la sensibilité des sujets aussi. Ça fait 5 ans que je demande la déclassification des archives de l'opération Lamantin au Sahara occidental (quand les Jaguars français aident en 1977-1978 l'armée mauritanienne). Je doute pourtant d'y trouver quoi que ce soit de gênant pour le ministère. Quant aux archives nationales mauritaniennes, elles sont accessibles en partie, mais peu classées, et en tout cas elles ne comportent pas les papiers spécifiques de l'état-major par exemple. Jusqu'à présent je ne sais pas si celles-ci existent et où elles sont.

 

Vous abordez les questions de quotas communautaires dans votre thèse?

 

Non, et c'est un aveu d'échec de ma part, mais j'ai évacué cette question de proportions communautaires, entre Maures, Toucouleurs, Haratines, Soninkés etc... Mais c'est plus par défaut d'éléments qu'autre chose. Il y a très peu de chiffres sur les statistiques civiles, donc vous pouvez aisément imaginer que c'est encore plus vide côté militaire!

Sur cette question, je pense que le moment de la guerre est crucial, car c'est là qu'on recrute à tour de bras. Il y a une évolution exponentielle du nombre d'engagés dans l'armée mauritanienne : on passe de 2.000 à environ 17.000 individus en 4 ans (de 1976 à 1979 – ndlr) ! On dit que de nombreux Haratines s'engagent à ce moment-là. Mais il y a eu tous les pans de la société mauritanienne qui y étaient représentés. J'ai récemment posé la question à d'anciens gardes, des raisons de leur engagement au moment de la guerre ; beaucoup évoquent leur patriotisme, d'autres la recherche d'un revenu, d'autres encore furent poussés par leurs parents, parfois eux-mêmes militaires.

 

Comment l'institution de l'armée a absorbé cette évolution trop rapide du nombre d'engagés ?

 

Cela a bien sûr désorganisé l'institution, déjà qu'elle était peu opérationnelle, n'ayant jamais mené une guerre. Cela a été très difficile, en particulier parce que le recrutement précipité a entraîné la constitution d'unités parfois "fourre-tout" et pas assez entraînées. Il y a eu des problèmes aussi dans le paiement des soldes, des grèves, etc. Il y a un enjeu national à faire rigoureusement cette histoire, et cela demande une énorme campagne d'entretiens, avec tous les grades, des soldats aux officiers, en passant par les sous-officiers.

 

Durant cette "transmission" de prérogatives, avez-vous observé des traits de caractère propres à l'armée française dont l'armée mauritanienne aurait hérité ?

 

C'est la grosse question ! Ce que j'essaye de montrer dans la thèse c'est que je ne crois pas que cette question soit pertinente, car du point de vue des structures et de la culture militaire théorique, évidemment tout ça hérite de l'armée française, sauf que l'armée française au désert, est un certain type d'armée française ! On ne peut pas parler de modèle car l'armée française au Sahara s'est tellement adaptée au terrain, qu'elle est une autre, et totalement différente de l'armée métropolitaine, même si ses cadres sortent des écoles comme Saint-Cyr, de même que les premiers officiers mauritaniens issus des écoles françaises. Mais en dehors de cette doctrine théorique partagée, cela n'a pas de consistance sur le terrain. Dans le cadre des coopérations militaires régionales auxquelles la Mauritanie participe, il y a une différence entre l'armée mauritanienne, et celle égyptienne ou algérienne (qui est passée par la période soviétique, par exemple). Ce ne sont pas du tout les mêmes cultures doctrinaires. Pourtant les Mauritaniens, assez tôt, ont eu des formations au Maroc, au Soudan, en Irak, en Arabie Saoudite, en Algérie, etc., après une période de coopération très étroite avec l'armée française jusqu'en 72.

Néma. Visite du président de cette époque: Moktar ould Daddha. Un détachement du 15ème groupe nomade du Hodh lui rend les honneurs. Crédit : Michel Jauniaux

Néma. Visite du président de cette époque: Moktar ould Daddha. Un détachement du 15ème groupe nomade du Hodh lui rend les honneurs. Crédit : Michel Jauniaux

En parlant de doctrine et de formations dans les pays arabes, notamment l'Irak, abordez-vous la question de l'émergence du baathisme dans l'armée mauritanienne ?

 

Pour le coup je n'ai pas eu en mains assez d'éléments pour le constater. C'est apparu probablement dans les années 1980. Ce que je peux dire, c'est que comme la coopération franco-mauritanienne s'interrompt au moment des grandes décisions de Mokhtar Ould Daddah sur l'ouguiya, sur la nationalisation de la MIFERMA. La Mauritanie est en 1972-73, un des premiers pays de l'ancien empire colonial français à manifester la volonté de renégocier les différents accords de coopération, dont ceux militaires. Presque automatiquement, la France réduit cette coopération militaire, que l'Etat mauritanien réclame à nouveau, relativement vite, au moment de la guerre du Sahara.

 

C'est logique que ce soit à partir de ce moment que la Mauritanie commence une coopération militaire avec d'autres pays, d'autant plus que le Maroc reconnaît en 1969 son existence. La ligue arabe suivra le mouvement dans la foulée. Mais je n'ai aucun élément matériel qui sous-tend cette supposition.

 

En étudiant l'histoire de l'armée mauritanienne, peut-on évoquer son rôle, ou son manque d'implication dans la cohésion nationale ?

 

Ce que l'histoire peut faire, c'est au moins de poser autrement les questions qu'on entend souvent : pourquoi les armées africaines "ne fonctionnent pas", comment leur donner un rôle unificateur, une cohésion, etc. Plutôt que d'être obsédé par leur soi-disant échec, il faut essayer déjà de comprendre comment elles fonctionnent, accepter que la grille d'analyse ne peut être la même partout. C'est ce qu'a montré déjà Marielle Debos à travers l'exemple tchadien (thèse en sciences politiques sur les combattants tchadiens : "Le métier des armes au Tchad, le gouvernement de l'entre-guerres" aux éditions Karthala -ndlr) en sociologie politique.

 

Certains analyseraient la question en mettant en avant l'héritage colonial...

 

Oui on peut dire dans une certaine mesure que le système colonial, en Maurianie, a exacerbée la lecture dichotomique du pays, mais elle existait déjà. C'est sûr que les différents statuts sous la colonisation ont renforcé les différenciations, mais il reste à faire l'étude précise de leur devenir dans l'armée nationale...avec quelles sources, telle est la question. Là il y a toute une imbrication sociologique que je ne maîtrise pas, mais la question se pose.

 

Par rapport aux questions de méritocratie, de représentativité, et d'exemplarité que l'on vient d'évoquer, que peut-on dire ?

 

Il faudrait d'abord pouvoir vraiment analyser précisément la gestion des ressources humaines et matérielles des armées. En conclusion de ma thèse (dont l'étude se termine en 1978) je me pose la question de savoir est-ce que l'avènement des régimes militaires a amélioré les conditions des militaires, de l'institution... Il semble que non, ce qui est paradoxal, ou en tout cas qui appelle à continuer l'analyse. Les militaires, pas plus que Mokhtar Ould Daddah, n'ont pu gérer l'évolution exponentielle des effectifs des armées, améliorer les conditions du service, normaliser les avancements, placer la méritocratie en haut de l’échelle des valeurs.