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Abdelvetah M'Hamed Alamana, éditeur et écrivain : "Les Ehel Heddar ont démocratisé la poésie maure, qui était l'apanage des lettrés et des griots"

Abdelvetah M'Hamed Alamana, éditeur et écrivain : "Les Ehel Heddar ont démocratisé la poésie maure, qui était l'apanage des lettrés et des griots"

Abdelvetah M’Hamed Alamana, est le co-auteur et co-traducteur du recueil de poésie «Le lignage : Ehel Heddar, cinq générations de poètes en Mauritanie», paru en septembre 2016 aux éditions Les 3 Acacias. "une tentation" devenue "tentative" comme le dit le co-traducteur lui-même, d'une restitution sur deux siècles, de la poésie spécifique, "atavique", des Ehel Heddar. L'occasion à travers cet entretien de revenir sur les spécificités de cette poésie inter-générationnelle, qui est un des socles de la poésie maure, et qui a participé à sa démocratisation dans l'espace culturel maure.  Propos recueillis auprès d'un passionné de mots, de lettres, convaincu de l'unité de l'esprit humain. Un livre par ailleurs à se procurer en urgence pour celles et ceux convaincus que "l'Esprit souffle où il veut" comme le répétait Théodore Monod.

Abdelvettah, directeur de la Maison d'édition des 3 Acacias. Crédit : Mozaikrim/MLK

Abdelvettah, directeur de la Maison d'édition des 3 Acacias. Crédit : Mozaikrim/MLK

Quelles sont les spécificités thématique et stylistique de la poésie des Ehel Heddar ?

 

D'abord, comme tu sais, toute approche éditoriale est forcément subjective. Il faut bien commencer quelque part. Quand je me suis intéressé à la poésie, maure en particulier, la lignée des Ehel Heddar s'imposait à mes yeux. Il y a cet atavisme qui est unique en Mauritanie, et probablement au-delà. Voilà une famille qui se transmet l'art de la rime, de la métrique poétique depuis deux siècles, cinq générations, soit plus de 20 poètes, et qui malgré l'oralité de cette poésie, dans un dialecte, le hassanya qui n'est pas écrit, et sans normes grammaticales, orthographiques, ou syntaxiques, pérennisera l'héritage de ce talent familial ! Là réside le génie de cette famille.

 

La poésie exclusivement orale maure est une poésie "archaïque", dans le sens où elle emprunte la forme de la poésie anté-islamique, de la "qasida" (Forme poétique originaire de l'Arabie préislamique. Il s'agit typiquement d'une ode non-strophique, monomètre et monorime, d'une longueur minimum de 7 vers mais variant généralement entre 50 et 100 vers. La qasida intégra la littérature persane, où elle constitue surtout un poème lyrique laudatif adressé au prince – ndlr). C'est donc techniquement une poésie extrêmement contraignante. C'est cet "archaïsme" dans sa forme la plus rigoureuse, avec des piliers que sont le mètre rigoureux et la rime absolument obéie, qui a permis de sauvegarder cette poésie; c'est un peu le paradoxe de l'histoire de la poésie maure, et des Ehel Heddar notamment.

 

Vous parlez d'atavisme, souvent latent quand on parle génétiquement, et où on voit des traits majeurs sauter une ou deux lignes de la généalogie. Cet atavisme est plus actif chez les Ehel Heddar, il est complètement générationnel...

 

Mohamed Ould Heddar, le père fondateur de cette lignée (1815-1886) apporte à la poésie maure la libération : il la démocratise, à une époque où elle est l'exclusivité des lettrés, des marabouts et des griots. Comme toutes les poésies africaines, et ça c'est bien la marque africaine de la poésie maure, liée à la musicalité, on ne trouvait cette poésie que dans les cercles culturels musicaux. Mohamed Ould Heddar a porté cette poésie en dehors des sphères de la musique et des lettrés. C'est le point de départ de cet atavisme, car c'est une vraie révolution culturelle dans le contexte de l'époque, il faut s'en rendre compte!

 

Après, toutes les générations des Ehel Heddar ne comportent pas forcément des génies de la poésie, on peut en citer cinq poètes majeurs, tous les autres sont des rimailleurs. Ces derniers sont des poètes dont la poésie est un métier, et pas seulement un rapport de l'individu aux vers. C'est un rapport professionnel : tout Ehel Heddar doit évoluer dans les mots, leur mesure, leur sens, la rime. Ils utilisent les mots, qu'ils détournent de leur sens primaire, les déploient, les reploient...

 

Cet apanage des Ehel Heddar de jouer en permanence avec le sens des mots, a dû rendre la traduction très délicate...

 

Effectivement ! D'autant plus qu'un jeu de mots dans une langue, en l’occurrence le Hassanya, est difficilement traduisible en français. Ça a été la première contrainte dans la traduction. Par exemple : dans le mot "Qhazzel", qu'on va utiliser dans cette expression "woul Qhazzel oussouf", ça veut autant dire l'acte de tisser, de tricoter, mais ça traduit aussi la poésie amoureuse. Il y a une homonymie. Et les Ehel Heddar sont toujours en quête d'usage de ces mots à plusieurs sens. Les deux sens doivent être évidents dans le texte en hassanya. Donc quand on traduit, on doit retrouver cette évidence, en théorie. Mais on perd parfois au change, car il n'est pas dit que systématiquement on trouve une équivalence homonymique en français.

 

On trouve moins de difficultés à traduire d'autres poètes maures, qui sont des poètes d'idées, comme Mohamed Ould Ahmed Youra, car leurs textes ne sont pas liés aux jeux de mots dans l'essentiel, contrairement à ceux des Ehel Heddar. Ça a son charme et ça a ses limites.

 

Dans votre mot d'éditeur, vous évoquez la "territorialité" de la poésie des Ehel Heddar; comment s'est faite la transition vers un certain universalisme ?

 

Ce n'est pas le propre des Heddar : la poésie maure est une poésie relativement insaisissable car elle est née un peu partout, et transportée par tout le monde. Et c'est une oralité, des mots, qui sont transportés, rien de physique. La récitation de ces mots se fait par exemple autour d'un puits quand deux bonhommes d'espaces ou tribus différentes se croisent. Ils se passent les derniers vers qui ont été dits sur tel ou tel phénomène social. Chacun repart avec les derniers poèmes récités; tu imagines toutes les pérégrinations de ces vers, de bouche à oreille !? Ça fixe la poésie maure dans une incertitude et une "a-territorialité", car elle se meut au gré des rencontres. Ça a mené d'ailleurs souvent à des problèmes d'identification de l'auteur. Certains poèmes des Ehel Heddar par exemple, dans certains cercles ne leur sont pas attribués, comme cela se déroulait souvent dans une période préislamique de la poésie arabe en général. C'est le problème épineux de l'oralité : une traçabilité délicate à mener, même des spécialistes de ces auteurs se sont naturellement érigé, et auprès de qui on peut vérifier certaines sources poétiques.

"Le Lignage" aux éditions les 3 Acacias.

"Le Lignage" aux éditions les 3 Acacias.

Comment du "Shi'r" arabe, est-on passé au "ghna" hassanya ? Les Ehel Heddar y jouent-ils un rôle particulier ?

 

Je ne sais pas, mais Mohamed Ould Heddar El Kbir a créé les "p'teht", une forme de versification à base d'alexandrins et d'octosyllabes, très cadrée sur la métrique. Dans ces traductions justement, nous n'avons pas voulu inclure les poèmes panégyriques, laudateurs et de dénigrement, même si les Heddar de toutes façons n'ont jamais versé dans ce genre de poésie. La poésie des Ehel Heddar, est une poésie des lieux, des lieux d'action. Dans la poésie de Sidiya Ould Heddar (1863-1945), un des poètes majeurs de la famille Heddar, on retrouve beaucoup ces lieux d'action : il énumère les noms de lieux; "Hassi" c'est le "puits", "Ndar" est "Saint-Louis", "Jeelb" c'est le "troupeau à la vente" etc. Tous ces lieux se rencontrent dans ces lignes, s'entrecroisent, sans que l'auteur n'utilise un seul verbe. C'était difficile de réitérer l'exercice dans la traduction en français. Traduit littéralement ça aurait donné : "Et le puits, et Saint-Louis, et la vente du bétail, et les vaches, et les chamelles etc." En français ça dévient incompréhensible. Alors qu'en hassanya, ces noms sont des noms d'action ! Leur sens sont imbriqués. Le puits est le principal lieu de rencontre des hommes dans le désert. Ndar est le carrefour commercial, religieux et politique des maures de l'époque de Sidiya, à l'époque coloniale. Ce quotidien là qui est décrit n'emballe pas Babacarqu'il évoque dans le poème, et qui reste sous la tente; c'est le pourquoi qui intrigue le poète dans ce poème, mais qui le comprend en même temps.

 

Certains poèmes se composent de deux ou trois phrases. Cela rappelle les haïkus japonais, autant dans la forme, que les chutes de ces courts poèmes. Deux cultures poétiques si éloignées géographiquement, et qui se rapprochent sur certains aspects...

 

Je dis souvent qu'il n'y a qu'une seule poésie. C'est un élément de preuve parmi d'autres ! Et ça nous ramène à l'universalité de la poésie des Ehel Heddar qu'on évoquait tout à l'heure. Je crois fondamentalement qu'il y a une seule pensée humaine. Flaubert explique, et montre bien, qu'un écrivain devient véritablement talentueux, quand il arrive à traduire par les mots, ce qui s'agite dans sa conscience. Mieux ce transfert se passe, plus le talent est palpable! Quand tu as une idée qui surgit, elle n'arrive pas en mots, elle est totalement brute. Tu essaies de la traduire avec les matériaux linguistiques dont tu disposes. C'est le fameux syndrome de la page blanche et qui touche également tous les écrivains de toutes les cultures et de tous les temps. Certaines de ces idées se retrouvent en des contrées différentes, sous une forme et parfois même un fond, relativement proches.

 

Une proximité que l'on retrouve souvent entre de grands auteurs majeurs il me semble ?

 

Mick (Mick Gewinner, co-traductrice du recueil, et qui en écrit la préface - ndrl) me disait une fois que le mot "auteur" renvoie en latin à l'étymologie du terme "augmenter". Un auteur ne fait qu'augmenter ce que d'autres ont esquissé sous certains aspects. Quand je lis Albert Camus, "L'étranger" notamment, quand monsieur Meursault est en prison, et quand il travaille sur le souvenir de sa chambre pour meubler le temps, je reste convaincu à chaque relecture, qu'Albert Camus s'est inspiré de Samuel Beckett et de son roman "Molloy" : je me dis qu'il a lu "Molloy", dans lequel Beckett avance une idée de ce type, lui la reprend et y greffe sa vision poussée de cette idée, dans le contexte de son roman. Il augmente l'idée esquissée de Beckett.

 

Tu peux avoir une idée, là maintenant, originelle et intacte; je peux la lire demain, et me dire que tu n'as pas exploré toutes les potentialités de cette idée. Je continuerai donc où tu t'es arrêté. Je greffe ce qui à mon sens est le complément, et la continuité logique de l'idée que tu as avancée. Et ces transferts me fascinent en littérature, car on est aussi ce qu'on lit.

 

Les gens, les cultures utilisent le même contenant mais pas forcément donc le même contenu ?

 

Exactement ! Prends l'onomatopée "Guaa" que l'on retrouve chez les maures et les halpulaars. Chez vous c'est pour signifier un "d'ailleurs"; quant aux maures ils l'utilisent dans les excroissances de "même" : "quand bien même", "c'est même..." etc. Quand on a voulu traduire cette onomatopée selon certains poèmes des Ehel Heddar, on se retrouvait avec une douzaine de versions différentes !

Ce "Guaa" du poème où apparaît le personnage de Babacar (p58 du recueil -ndlr), utilisé ici dans le sens de "quand même", est à mon sens, le même "quand même" que lance Victor Hugo dans son texte "Ultima Verba", à l'adresse de l'empereur Napoléon III qui l'exile. Il a la même force volontaire, presque fataliste ! On retrouve là cette pensée humaine unique dont je parlais ! C'est fascinant à plus d'un titre. La langue a malheureusement été prise en otages par les politiques.

 

"L'Esprit souffle où il veut"...

 

Absolument ! Pour continuer sur le "guaa" : c'est un "guaa" berbère. Les algériens, marocains, tamascheks, disent "guaa" dans ces mêmes sens. Ce n'est pas une coïncidence, et ce n'est pas un mot arabe. Même les mots arabes, nombreux dans le lexique hassanya, ont été appropriées par la culture linguistique du hassanaya. Le verbe "voir" en hassanaya n'est pas systématiquement synonyme du verbe "voir" en arabe ! Il peut même quelques fois être plus proche des croisements sémantiques avec le verbe "voir" en français. Cela montre à quel point les choses sont toujours plus imbriquées entre elles, métissées, qu'il ne paraît!

 

Parmi les Ehel Heddar, tu prends souvent Sidiya en référence. Il a une histoire particulière ?

 

Sidiya mérite une oeuvre à lui tout seul ! C'est une histoire romantique au possible : il était amoureux d'une femme, qui était mariée. Il est resté amoureux d'elle jusqu'à ce qu'elle devienne veuve, et l'épouse à ce moment, elle à 70 ans, et lui à près de 80 ans, sans s'être jamais marié entre-temps ! De l'amour pur ! C'est un des poètes majeurs de la famille, et proche de Doudou Seck, dont il était le poète attitré, et qui symbolisait l'interpénétration des communautés du bassin sénégalo-mauritanien.