Humanitaire et développement en Mauritanie : Le règne du trafic d'influence et de l'incompétence
23 juil. 2018Des amis et des parents placés (pas essentiellement méritant), des marchés de gré à gré, un manque total de déontologie professionnelle, la rétention d'informations, le vol de propriété intellectuelle, le trafic d'influence, le nationalisme, comme principes de recrutement... Non, on ne parle pas de l'administration d'une république dite « bananière », mais bien d'ONG internationales notamment occidentales, oeuvrant en Mauritanie. Plongée au sein d'un microcosme qui a doucement reproduit les pire tares de l'époque de la colonisation, et qui s'est parallèlement accouplé avec les principes d'une administration locale mortifaire.
Enfants près d'Adel Bagroum dans le Hodh El Charghi, où de plus en plus d'ONG nationales et internationales opèrent. Crédit : Mozaikrim / MLK
L'incompétence d'abord - « La destination mauritanienne n'est pas facile à vendre pour des compétences immigrées d'Europe; du coup, sont essentiellement transvasées chez nous des jeunes inexpérimentés, incompétents parfois car en plein apprentissage, qu'on place souvent supérieurs de cadres nationaux plus compétents ou expérimentés » souligne d'entrée Y.C, jeune cadre mauritanienne, qui a roulé sa bosse dans le milieu du Développement en Mauritanie.
Une incompétence qui transparaît dans le travail quotidien, mais masqué dans les rapports mensuels, en s'appropriant le travail de l'équipe locale, ou quand des erreurs commises sont attribuées à tort aux nationaux. « Il est aussi masqué dans des grilles d'évaluation favorisant tel ami-collègue » argue B.N, un responsable dans une des structures humanitaires présentes en Mauritanie.
« Le degré d'incompétence est tel, que l'éthique professionnelle n'existe pas ; c'est insidieux dans l'humanitaire. J'ai assisté à des réunions de débriefing, après un audit sur l'exécution d'un projet financé par un des plus grands bailleurs, où clairement ça n'avançait pas, et surtout où clairement des abus avaient été constatés dans la création de certains postes pour des travailleurs d'Europe. La consultante pose clairement cela ; mais derrière, les remarques sont balayées, et les bêtises faites au niveau local, sont couvertes par le siège » affirme B.N.
« Il ne faut pas oublier que toutes ces structures ont un fonctionnement « Corporate », et qu'au-delà des buts nobles qu'elles se fixent, elles attirent aujourd'hui, et surtout en Mauritanie, des carriéristes souvent matérialistes – notre pays n’attire pas de prime abord (manque de loisirs, de libertés, de lieux culturels, d’infrastructures etc.) alors les salaires proposés sont faramineux, et on monte vite dans la hiérarchie de la boite grâce à ce « sacrifice ». Le problème, c’est qu’il arrive que dans certains cas la motivation ne suive pas, et que face aux frustrations qu’engendre un contexte de travail très difficile, c’est souvent l’inexpérience, et parfois l’incompétence, qui prennent le dessus » explique Y.C. « Dans certains pays d’Europe, le recrutement de migrants qualifiés est très encadré (cf. Taxes d’emploi de salariés étrangers). Les immigrés y sont plus frappés par les discriminations à l'embauche et ont plus de chances d'occuper des emplois peu qualifiés et mal payés. Imaginez qu’ici c’est l’inverse, mais uniquement pour les occidentaux. Il y a ce projet financé par la Délégation de l’Union européenne en Mauritanie par exemple, qui vise à favoriser le retour des migrants mauritaniens qualifiés d’Europe, afin qu’ils participent au développement du pays; mais à y regarder de plus près, quand on s’intéresse à la pratique de recrutement de la DUE et d’ONG internationales qu’elle finance, on se rend vite compte qu’on ne cherche pas à recruter des compétences locales: même pour certains postes pour lesquels ils pourraient postuler dans ce cadre, on prend des immigrés occidentaux installés localement. Bien qu’ils n’aient pas forcément l'expertise et l'expérience requises, et parce qu’ils sont recommandés par un(e) ami(e) « expat », les termes de référence du poste sont alors modifiés pour correspondre au profil du candidat recommandé… C'est du copinage à un degré éhonté, mais hélas, une pratique courante dans le monde du Développement. C’est du « fais ce que je dis et pas ce que je fais. » insiste la jeune femme.
« Nous avons ici des projets de plusieurs millions d'euros, avec des objectifs bidons, financés par l'Union Européenne, et qui continuent à être réécrits pendant la période supposée d'exécution du projet ! » assure une responsable de suivi et évaluation dans une ONG internationale. Ce qui lui fait dire sans trembler, qu'il y a une connivence bureaucratique tacite, entre le bailleur européen et certaines ONG internationales. Et cela a des conséquences importantes sur les projets : « On prend des stagiaires européens, des jeunes sans expérience, à qui on donne des responsabilités qui les dépassent, et qu'on essaie de protéger à tous prix, en leur adjoignant des consultant payés à prix d'or, ou dont les frais sont supportés dans le cadre de l'exécution du projet dont ils dépendent ; lesdits consultants qui font leur boulot finalement. » dit-elle. « Certains finissent alcooliques, dépressifs, ou démissionnent en plein projet, dépassé par le travail ; et ce n'est pas de leur faute quelque part » conclut la dame.
Entre 50 et 60% des fonds d'un projet retournent en Europe - Dès qu'un appel d'offre dépasse un certain montant, on fait tout pour le donner à un(e) compatriote idéalement, d'autant plus quand l'appel est supposé être national. Pour ce faire, les évaluations supposées être claires et objectives, sont parfois manipulées pour faire correspondre les notes à la personne désirée, quand bien même les premiers résultats montreraient un choix clair et évident à faire.
« Du coup, par cette entremise, des sommes colossales, en réalité, retournent en Europe, par ces consultations, ou par les coûts des immigrés travailleurs d'Europe, qui à compétences égales, au niveau simplement salarial, coûte 4 fois plus qu'un national, sans même parler des indemnités de traitement, qui globalement sont logiques. Un poste de coordinateur présenté en international pour un salaire brut de 4.000 euros, finalement localisé pour moins de 1.000 euros en net ! C'est une injustice totale » explique un coordinateur national d'une ONG présente depuis quelques années en Mauritanie.
« De mon expérience, j'ai vu des projets arriver aux 2/3 de leur temps d'exécution, avec un budget dépensé de moitié, sans que concrètement rien n'ait été fait dans l'avancée notable du projet. Une moitié de budget partie dans de fumeuses études de plusieurs dizaines de milliers d'euros chacune et des postes en doublons, pourtant souvent pointés du doigt. » souligne un responsable de projet, qui a travaillé dans 3 de ces organismes. Au final, selon les projets, entre 50 et 60% d'un projet sont voués à retourner à « l'envoyeur ».
Un racisme à peine voilé - « On voit dans certaines structures, que la supposition de base est : la compétence est blanche. C'est automatique. Ce jeune qui arrive d'un pays latin d'Europe l'an passé, et qui pense que tous les documents devraient être relus par le coordinateur des programmes de la boîte, sans même se demander qui est le plus à même de réaliser cette tâche de relecture pour enlever des fautes lourdes éventuelles. Parce qu'il est blanc ; finalement il s'avère que ce monsieur ne connaît pas, ne maîtrise même pas la règle de l'infinitif et du participe passé ! Ses mails officiels sont une honte pour l'institution. Et ça passe bizarrement. Certains ont des discours plus ouvertement racistes ou méprisant, passent leur temps à critiquer le pays, et la corruption régnant ici, mais ils ne se rendent même pas compte, qu'ils présentent des comportements similaires, voire pires dans leur manque total de déontologie professionnelle » explique un ancien consultant sociologue.
Le complexe du messie, est le ciment de ce racisme "inconscient" et primaire, qui met l'immigré économique d'Europe dans un état d'esprit dans lequel il croit fermement devenir le sauveur d'une communauté, d'une population. Or, l'accroissement en flèche du taux d'extrême pauvreté en Mauritanie montre bien et l'échec de l'état, et celui des politiques de développement de certaines ONG; celui qui était à 48% en 2008, se situe à 89% en 2018, selon un rapport de l'ONU en coopération avec l'université d'Oxford. "Quelques-unes ont quand même des résultats probants dans leurs zones d'activités, notamment dans le secteur de l'appui agricole et hydraulique" explique un responsable en WASH dans une de ces ONG.
