Lutte pour les droits humains en Mauritanie : 4 figures sacrificielles
19 juil. 2018Les activistes pour les droits Humains en Mauritanie sont confrontés à des autorités qui se radicalisent de plus en plus dans les restrictions de libertés civiles. Crédit montage : Amnesty International / MLK
«Qui a de grandes passion est nécessairement exposé à de grands sacrifices» affirmait Lao Tseu. Une citation qui vient à l'esprit, en allant à la rencontre de 4 figures de l'engagement pour la défense des droits Humains en Mauritanie. Portraits croisés.
Aminetou El Moctar, présidente de l'Association des Femmes Cheffes de Famille : « Je suis particulièrement fière d'avoir participé à l'émergence d'une élite de jeunes femmes braves, militantes pour leurs droits et ceux de leurs communautés »
Voile orange-jaune, sourire naturel avenant, Aminetou El Moctar, comme à l'accoutumée pour ceux la connaissant, se présente avec le scandale des droits humains de la semaine ou du mois. Une verve et un engagement sincère qui l'ont mené à fonder l'association des femmes cheffes de familles (AFCF), dont elle est la présidente, et qui a probablement levé certains tabous liés à la société mauritanienne, tel que le débat sur le mariage d'enfants, ou celui de l'héritage des femmes en milieu musulman. « Personne n'osait en parler, et grâce à l'étude conçue avec l'appui de 375 leaders religieux, nous avons pu la diffuser et libérer le débat sur cette question » soutient-elle. Le tabou qui lui tient le plus à cœur, et qui rend ses yeux humides d'émotion au moment d'en parler : la traite des filles et femmes vers l'Arabie Saoudite, avec le cas particulier d'Oumoul Khayri, mariée de force à 4 ans et divorcée à 6. L'AFCF, avec l'appui de Terre des Hommes, et de l'UNICEF ; ces trois entités sont à l'origine de l'ordonnance 2005/015, régissant la protection de l'Enfance, et qui a appuyé la diminution des pires formes de travail domestique des enfants, surtout des filles.
Une série de changement et de micro-révolutions qui démontrent à ses yeux, que le changement dans l'évolution des droits humains, comme dans tous les autres secteurs par ailleurs, viendra de la base, des plus vulnérables du peuple. « Ca passe par la conscientisation de la population, qui seule, ensemble, pourra exiger le changement, et pourra l'imposer ! » affirme-t-elle vigoureusement, l'index pointé vers moi. « Nous avons une population qui a été formatée par 40 ans d'éducation individualiste et d'opportunisme sidérant. Il n'y a plus de citoyen mauritanien, qui pense au bien-être général. La plupart sont en mode de survie immédiate. Tant qu'il n'y a pas une bonne gouvernance et un état de droit réel, et surtout une justice transitionnelle pouvant régler les problèmes pendant dans ce pays, on ne pourra jamais avancer. Il faut impérativement une telle justice ! Elle ne pourra venir que d'un état de droit, et l'état de droit ne viendra jamais des urnes truquées, avec un tel système corrompu ; il viendra d'en bas, du peuple. Comment pouvez-vous attendre du régime actuel qu'il joue honnêtement le jeu électoral, quand il doit protéger ses biens mal acquis ?» continue-t-elle, essoufflée.
Un regret dans la vie ? Celui de n'avoir pas continué sa scolarité. « J'ai arrêté à ma 4ème année de lycée ; les conditions, notamment familiales, n'étaient pas réunies pour que je puisse continuer » dit-elle sobrement. Long silence. « J'étais déjà divorcée, avec un enfant, et j'étais déjà engagée à cette époque de ma vie » reprend-elle avec plus de force dans la voix.
Une puissance et une efficacité dans l'action, qui lui fait dire que tacitement, l'état reconnaît le travail accompli : « Nous avons nos bureaux dans les 3 brigades de mineurs de Nouakchott, des membres du gouvernement parfois nous présentent des cas en catimini, mais nous ne sommes pas accrédités malgré cela ; un paradoxe qui démontre la schizophrénie des autorités sur les thèmes évoqués plus haut. Mais je prends cela comme une reconnaissance de l'efficacité de notre action » martèle Aminetou. Une efficacité éprouvée à travers les soins, le transport, l'accompagnement, le référencement, le suivi et l'insertion des victimes de viol, de violences conjugales, d'esclavage, de mariage ou de travail forcés.
« La semaine passée, on nous a interdit l'accès au tribunal de Dar Naïm. Ce type de faits, entre dans le cadre de la nouvelle orientation de répression envers les actions des défenseurs de droits humains. C'est une inquiétude franche qui mobilise actuellement tous mes pairs » affirme soucieuse la présidente d'AFCF.
Son modèle en Mauritanie ? Sans hésitation : « Boubacar Ould Messaoud ; pour son engagement sincère et son désintéressement total des choses matérielles et de la renommée. Le combat contre l'esclavage est dans l'ADN de ce Monsieur. Et il doit servir de modèle à toute personne engagée dans une cause, de par sa sincérité, son désintéressement, et sa hargne » développe, admirative, Aminetou.
Salimata Lam, coordinatrice de programmes à SOS-Esclaves : « Certes l'esclavage a été criminalisé, mais cela ne veut rien dire si les jugements ne sont pas rendus, et SURTOUT, si les peines ne sont pas appliquées dans la réalité »
Elle est une des volontés discrètes engagées dans la lutte contre l'esclavage. Une force sereine, derrière les traits émaciés d'un visage qu'on devine marqué par de douloureuses épreuves de vie. « Les défenseurs de droits humains sont dénigrés au niveau des autorités ; elles font en sorte de nous stigmatiser, et de nous coller des étiquettes de semeurs de zizanie. Or, la zizanie est une institution de système d'abord en Mauritanie, au niveau administratif avec le racisme d'Etat, de l'économie avec la mauvaise répartition de revenus du pays... » marque Salimata.
Une stigmatisation qui ne cache pas la documentation, l'argumentation, et le travail de recherche colossal, sur l'ampleur des violations des droits de l'Homme en Mauritanie, effectués par les organismes sérieux de la société civile, luttant pour les droits Humains, selon l'activiste de SOS-Esclaves. Tout un travail qui appuie les plaidoyers, au niveau local et international, pour permettre aux structures de lutte, « d'apporter leur évaluation sur l'harmonisation faite (ou pas) par l'état mauritanien, des conventions internationales » suppute Mme Lam.
Des luttes de la société civile mauritanienne, dont elle fait fièrement partie, qui ont mené à des objectifs atteints, mais qu'elle touche du bout des doigts : « Il faut garder une certaine relativité de jugement par rapport aux objectifs atteints dans la lutte pour les droits Humains; d'abord, il y a des objectifs raisonnablement atteints, comme dans la lutte pour les femmes, la question du quota du genre lors d'élections. Mais, 13 ans après, aujourd'hui, les gens évaluent et pensent que dans le cadre de la participation politique des femmes, il y a un recul par rapport à 2005, même 2008. Donc c'est à relativiser ; la même nuance peut être faite dans la lutte contre l'esclavage : il y a des réussites que je partage avec fierté, notamment le processus de criminalisation de l'esclavage, dont S0S-Esclaves est un des artisans majeurs, dans le plaidoyer fait des décennies durant ! Mais là encore il faut relativiser certaines choses. Un exemple récent pour illustrer cela : il y a un mois et demi (au moment de l'entretien -ndlr), une maîtresse d'esclave a été condamnée à 10 ans d'emprisonnement ferme, et un maître à 20 ans par contumace (le maître ne s'était pas présenté en justice – ndlr), la peine la plus lourde prévue par le code pénal, une première en Mauritanie ; il y a 8 jours, la dame condamnée à 10 ans ferme a été libérée de prison après à peine 1 mois de prison, et placée sous contrôle judiciaire. Retour à la case départ. Au plus haut niveau on a impulsé une mascarade de jugement rendu, qui coïncidait avec les assises de la commission des droits de l'Homme de l'Union Africaine à Nouakchott. Les assises pliées, la dame est libérée. » raconte la dame la voix tranquille.
Un regret ? Après un long silence : « J'aurais voulu m'impliquer davantage dans le plaidoyer pour le règlement du passif humanitaire, qui me touche directement ; notre famille a été une des innombrables victimes de ce drame » dit-elle doucement. Une question nationale, qui n'a pas encore l'esquisse d'un règlement sérieux et définitif à ses yeux. « C'est une question pendante et primordiale ! Elle prime sur toutes les questions de droits humains que nous défendons en Mauritanie aujourd'hui ; on en a insuffisamment parlé, et surtout, on en a insuffisamment fait » développe l'ancienne fonctionnaire, qui a été déportée vers le Sénégal en 1989 avec son époux, brusquement coupée de sa fille d'un an, en sevrage chez ses parents.
Son mari et elle, étaient alors fonctionnaires de l'Etat mauritanien. Lui ingénieur agronome, elle travaillait à l'équivalent du MASEF, alors appelé ministère de la condition féminine. « 20 policiers nous ont trouvé à la maison, nous ont mené à l'aéroport avec simplement les habits que nous portions, nous ont mis dans un vol d'Air Algérie, et moins d'une heure, nous étions hébétés au Sénégal. Vous imaginez sans peine, à quel point la vie de l'individu bascule alors dans l'inconnu le plus absolu ; en 1h nous étions devenus apatrides, en 1h j'étais coupée de ma fille, en 1h je perdais mon travail, en 1h je perdais ma maison, en 1h je ne savais plus si je reverrai les miens. » raconte-t-elle. La résilience humaine parfois héroïque, fera le reste : « Nous sommes restés debout ! » dit-elle la voix étouffée d'émotion. « Nous avons dénoncé, nous avons parlé, nous ne nous sommes pas laissés faire ! Et nous sommes revenus dans notre pays. C'est notre pays, je le dis avec fierté, même si ce pays est l'un des plus moches au monde, de par sa politique d'Etat raciste. Rien ne peut remplacer votre pays, malgré la ségrégation évidente que personne ne peut nier aujourd'hui, des écoles dites d'excellence, au concours publics, parfois annulés quand trop de « kwars » (noirs - ndlr)sont présents dans les admis ; on a vu ça. Le seul diplôme valable aux yeux de l'Etat, c'est parler et écrire arabe. » continue Salimata.
Une résilience, une persévérance inspirées d'un individu « unique en Mauritanie » à ses yeux : Boubacar Messaoud. « C'est un homme qui a façonné mon profil d'activiste des droits humains, qui a mis son expérience à mon service, qui m'a immergé dans la problématique de l'esclavage en Mauritanie. Quand je dis qu'il est unique, c'est par rapport à son engagement sans faille, dans le besoin et dans l'action de l'éradication de l'esclavage. Quand je le vois, je ne peux pas ne pas l'admirer, car j'ai vu tout ce qu'il a sacrifié dans sa vie, pour ce combat, sur lequel il ne revient jamais ! Toute la vie de Boubacar Messaoud, c'est l'éradication de l'esclavage en Mauritanie. Et pour cela, il l'a prouvé, il est prêt à tout : même à mourir. Il a tout perdu à cause de cela, et il est prêt à perdre ce qui lui reste pour cela. Quand vous voyez une telle flamme quotidiennement, on ne peut pas ne pas l'admirer, et ne pas s'en inspirer du point de vue de l'engagement sincère, trop rare chez nous » témoigne l'ancienne fonctionnaire.
Maître Brahim Ebetty, avocat : « Le système éducatif mauritanien aujourd'hui favorise un enseignement de classification; c'est un enseignement pensé pour exclure »
Avocat au barreau mauritanien depuis 1981, Maître Brahim Ebetty a pratiquement été de tous les procès politiques, d'opinions qui se sont succédé dans le pays depuis les années 80. « J'ai toujours été du côté des persécutés, d'opinion notamment ; je tiens à avoir mon indépendance vis-à-vis du pouvoir, et de l'opposition, même si j'ai des positions claires et précises quant à la chose publique » affirme l'avocat. Une indépendance de position qui lui a valu de la prison en 1998, en compagnie du sociologue Cheikh Saad Bouh Kamara, Fatimata M'Baye ou encore Boubacar Messaoud. Il était alors considéré par les autorités, comme « trop proche des noirs-mauritaniens ».
Aujourd'hui, il évoque une situation « floue » des droits humains en Mauritanie : « La Mauritanie est un pays pluraliste sur le plan constitutionnel, où toutes les libertés (association, réunion, opinion, création etc...) sont accordées. Elle a adhéré également à toutes les conventions internationales relatives aux droits de l'Homme. Mais il y a un contraste saisissant entre les textes internes, ceux ratifiés issus des conventions internationales, et la pratique effective » explique Me Ebetty.
En matière de liberté de réunion par exemple, les restrictions sont nombreuses aujourd'hui, et systématiques : « Le hakem de la moughataa de Tevragh Zeïna, où se situent quasiment tous les hôtels de la capitale, a diffusé un communiqué à tous ceux-ci de ne recevoir aucune réunion, aucune conférence de presse, sans une autorisation préalable. Cet acte est restrictif à deux niveaux : d'abord il est nouveau (2017- ndlr), ensuite il empêche la liberté de réunion, ce qui permet à l'autorité de tout contrôler et de littéralement tuer cette liberté de réunion » développe l'avocat au barreau.
La liberté de manifester répond aux mêmes critiques. « Il est exigé qu'elles soient préalablement autorisées, alors que la Mauritanie est encore officiellement sous le régime de la déclaration de manifestations. Toutes les manifestations sont en plus, régulièrement réprimées sauvagement par les forces policières des autorités. » dit-il. Toujours dans le même sens, la loi de 1964, qui acte l'autorisation préalable à l'association, contraire aux dispositions de la Constitution de 1991, et de tous ses avenants, ainsi que des conventions internationales ratifiées par la Mauritanie : « Celle-ci permet aux aurorités de n'autoriser que les organisations qui sont dans son sillage, et qu'elles peuvent contrôler » souligne Me Ebetty.
Quant aux libertés économiques, elles existent à peine aux yeux de l'activiste, entre « l'égalité de l'accès à l'emploi qui n'est pas garanti entre tous les citoyens, la transparence dans les concours qui n'existe pas... Avec en point d'orgue dans ce domaine, la corruption ». « La corruption est un des problèmes majeurs de la Mauritanie, si ce n'est le plus handicapant pour son développement : il gangrène le système et empêche une égalité entre les citoyens. Ainsi, seule une infime minorité profite de la richesse nationale » soutient l'avocat. La torture toujours présente heurte ses convictions d'homme et d'avocat ; la lutte contre l'esclavage n'est pas encore « conséquente », selon lui. « Des tribunaux sont créés pour le combattre, des textes prescrits, mais on persiste encore à parler de séquelles ; c'est une flagrante contradiction et qui démontre à elle seule que ce problème demeure en Mauritanie» suppute-t-il.
Le tableau est encore moins clair du côté de la situation des défenseurs des droits de l'Homme. « Voilà de braves femmes et de braves hommes qui tentent de décrire les réalités du pays, pour son bien le meilleur, par rapport aux libertés, à l'opacité dans la gouvernance, l'inexistence concrète de la cohabitation, la fuite en avant de problèmes sérieux posés à la paix sociale ; ces individus sont persécutés par l'état, même si il faut dire que ce n'est plus comme avant (sous Taya – ndlr). Alors que tout ce que souhaitent sincèrement ces défenseurs, c'est que le pays évolue dans le bon sens, pour tous ses citoyens également, et pas à reculons comme on le voit actuellement. » insiste Brahim Ebetty.
La découverte de fosses communes entre 1986 et 1991 change sa vie et le lance dans l'activisme pour les droits humains. Un long silence, et une lourde réflexion, où on sent la pesée de chaque mot qui s'apprête à sortir de la bouche de l'avocat : « Les fosses communes qu'on découvre dans cette période, d'hommes, de concitoyens froidement abattus, enterrés en dehors de toute prescription, de toute cérémonie religieuse ou officielle, ont changé une vision naïve que j'avais de ce pays et de ses gouvernants militaires surtout. La question se bousculaient dans ma tête : « pourquoi eux ? Pourquoi des officiers et sous-officiers noirs exclusivement ? » De là un engagement plus s'est mis en branle en moi, étant convaincu alors que ce pays n'allait pas bien » raconte-t-il. L'esclavage nié est un autre catalyseur de son engagement ferme : « Parmi d'autres, j'ai été persécuté dans les années 90 pour avoir osé dénoncer l'esclavage, nié, alors que c'est le vécu quotidien en nos contrées » lance-t-il.
Le système éducatif mauritanien aujourd'hui favorise un enseignement de « classification »; un enseignement pensé selon l'avocat, pour exclure certaines catégories communautaires de citoyens, contraire aux anciennes générations : « Les plus brillants cadres que ce pays a compté sont issus du système public mauritanien, dans des écoles où toutes les communautés, toutes les catégories sociales se retrouvaient, se rencontraient, se connaissaient. Aujourd'hui c'est terminé ; on est dans l'ère du cloisonnement » rappelle Brahim Ebetty.
Balla Touré, responsable de la communication d'IRA : « Le bien-être de tous, particulièrement celui des populations rurales, doit être le principal baromètre jugeant de la bonne marche d'un pays »
« Le gros lot, voire la quasi-totalité des violations des droits humains, provient des autorités ; de ce fait, personnellement, et comme membre d'une communauté de défenseurs des droits humains, je me donne comme objectif d'amener l'état à développer une volonté réelle de changement dans son appréhension de cette question » affirme Balla Touré. « C'est du fait du système d'état que les mauritaniens ne sont pas égaux ; c'est du fait du laxisme judiciaire que l'esclavage perdure ; l'inégale répartition des richesses de ce pays est encore du fait de l'état ; idem pour l'éducation communautarisé ; et c'est encore du fait de l'état que la définition parcellaire des règles qui exécutent l'opération de recensement biométrique, a permis les abus raciaux dénoncés à l'époque par Touche Pas à Ma Nationalité... » continue-t-il.
La pierre angulaire de cette quête de justice sociale se trouve selon lui dans le « bien-être des populations rurales, qui doit être le baromètre de la bonne marche ou non de ce pays » dit-il. « C'est peut-être le regard de l'agronome de formation que je suis, qui a sillonné toute la Mauritanie dans ses longueurs et largeurs. J'ai vu la misère dans ce qu'elle a de plus déshumanisante, et je l'ai étudiée du fait de mon métier, de ma spécialisation dans le domaine... » murmure Balla Touré, la voix soudain cassée, émue. « J'ai la misère dans la misère, j'ai vu ceux qui marchent sur celle-ci pour plus de richesses... » reprend-il brièvement, les yeux mouillés.
Un métier d'agronome vers lequel il se dirige « naturellement » : « Ayant grandi au Gorgol, dans le sud de la Mauritanie, j'ai vu tôt ces difficultés des populations de l'intérieur. Le chemin de la maîtrise des activités agricoles pour le développement me semblait une voie logique pour une région qui occupait l'essentiel de ses ressources aux activités agricoles et d'élevage » raconte le kaédien.
« Les choses évolueront probablement, mais avec la base ; c'est la base populaire qui changera les choses. Les sociétés civiles par le passé, bien qu'expérimentées, essentiellement se cantonnaient à un plaidoyer au niveau urbain, et des classes alphabétisées, limitant ainsi fortement la portée de leurs activités, alors que les masses populaires, les premières victimes d'atteintes à leurs droits, n'étaient ni interpellées ni impliquées dans la recherche de solutions éventuelles. C'est fort de ce postulat et de ce constat, que nous avions organisé en 2012 la caravane de la « marche des Hommes libres », contre l'esclavage, qui a sillonné tout l'est mauritanien jusqu'à l'ouest, pour discuter directement avec les populations concernées. C'était une première et pour la société civile mauritanienne, et pour les populations, parfois victimes, qui n'avaient jamais été impliquées dans un processus de plaidoyer les concernant » affirme longuement Balla Touré.
L'expérience a été renouvelée au Nord et au Centre du pays. Ce qui a produit, aux yeux du responsable de la communication d'IRA, des adhésions massives qui ont incité à créer des sections dans chaque région du pays. « C'est pourquoi IRA a investi le champ politique, pour enclencher une action politique, une volonté souveraine, qui seule pourra changer durablement les choses dans ce pays. Parallèlement nous avons créé un syndicat des dockers, qui sont dans leur quasi-totalité d'origine servile, et Haratines. Nous avions voulu créer un syndicat des bouchers, celui des femmes domestiques, un autre d'agriculteurs périurbains. Mais malheureusement, avec le syndicat des dockers du port, devenu puissant, les autorités se sont rendues compte que nous étions derrière cette dynamique, et ça a été freiné : toutes les demandes introduites n'ont pas été acceptées. Donc nous sommes profondément convaincus à IRA, que le changement viendra par la prise de postes de décision. Le changement viendra de la base, vers le sommet, et pas l'inverse. Ça n'a jamais été l'inverse nulle part ailleurs. » soutient le communicant.
Une fermeté manifeste, apparente sur son visage tranquille et serein, qui s'est forgée dans l'épreuve. « J'ai eu ma dose de peur, de répressions, de violences, d'arrestations, d'humiliations... Le vase est plein aujourd'hui ; je ne pense pas connaître de situations pires que celles que j'ai vécues personnellement. Quoi qu'il arrive, je supporterai » dit-il la voix claire. Une fermeté moins forte quand il évoque ses « regrets » pour sa famille. « Je crois avoir été égoïste quand je me suis engagé dans cette lutte. Je n'ai pas pensé à la quiétude des miens, à leur sécurité physique, et matérielle. Mon épouse et mes enfants en ont payé un très lourd tribut. C'est la seule peur avec laquelle je vis dans le ventre : que ma famille pâtisse de mon engagement » craint-il, la voix légèrement tremblante. « Je suis allé la première fois en prison, ma fille avait un mois et demi ; la deuxième fois, ma femme était enceinte de 7 mois, subissait la campagne médiatique atroce menée contre nous, durant un procès où le procureur avait requis 20 ans de réclusion criminelle. Je ne me pardonne pas encore aujourd'hui d'avoir fait endurer cela à ma femme » murmure-t-il la voix soudainement cassée. Avant de se reprendre après quelques longues secondes de silence : « Au regard des résultats obtenus ces dernières années dans la lutte contre l'esclavage, je peux dire que ces sacrifices en valaient la peine »




